"Dermatose nodulaire". Ces deux mots jusqu'ici inconnus du grand public font le malheur des éleveurs français. Depuis de nombreuses années, la colère des paysans gronde. Dans le vide. Ces dernières semaines, elle est brutalement revenue sur le devant de la scène avec la dermatose nodulaire contagieuse des bovins (DNC). Strictement animale, cette maladie virale ne touche que les bovins et ne se transmet donc pas à l'homme. Bien qu'hautement contagieuse pour les cheptels, son taux de mortalité pour les bêtes est faible (moins de 10%) . Partout, le même scénario se répète : apparition de la maladie, périmètres de protection, décisions d’abattage total ou partiel des troupeaux, parfois en quelques jours seulement. L'abattage des troupeaux infectés – et parfois des troupeaux contacts – est en effet présenté par les autorités sanitaires françaises et européennes comme la seule solution efficace pour contenir la dermatose nodulaire.
C'est justement la gestion sanitaire de foyers détectés successivement dans le Doubs, puis en Ariège, qui a (re)mis le feu aux poudres. À Bordes-sur-Arize (Ariège), malgré plusieurs jours d'affrontements entre forces de l'ordre et éleveurs ou agriculteurs, un troupeau de 207 vaches, blondes d'Aquitaine, a ainsi été abattu. Pour de nombreux éleveurs, ces mesures décrites comme expéditives ont ravivé un net sentiment d'abandon et de mise à l’écart des décisions qui engagent pourtant leur survie. Dans le Doubs comme en Ariège, les images d’exploitations vidées de leurs bêtes ont agi comme un électrochoc, tout comme celles des dispositifs de sécurité déployés contre les agriculteurs (justifiés par la présence de militants d'ultra-gauche sur place, selon le ministre de l'Intérieur).
À cette crise sanitaire s’ajoute un malaise plus profond, accumulé depuis des années : pression administrative croissante, revenus insuffisants, normes changeantes, concurrence internationale, signature du Mercosur et sentiment d’être sacrifiés au nom de logiques technocratiques lointaines. Dans ce contexte de détresse, Aleteia a interrogé Mgr Benoît Gschwind, évêque de Pamiers en Ariège, sur la parole pastorale à tenir face à cette crise agricole. S'il se veut proche des éleveurs et des souffrances qu’ils traversent, Mgr Gschwind reconnaît se trouver lui-même encore démuni face à la complexité des enjeux économiques et techniques auxquels ils font face. Il appelle néanmoins à écouter la colère de ceux qui travaillent au plus près de la Terre et qui se sentent, une fois de plus, laissés-pour-compte. "On sent une forme de violence, qui naît souvent d’un profond sentiment d’injustice. Cette colère est compréhensible, même si elle ne doit jamais empêcher un dialogue constructif."
Aleteia : Face à l’émotion et à la souffrance des éleveurs, en Ariège comme ailleurs en France, dont beaucoup s’opposent à l’abattage des troupeaux touchés et manifestent pour défendre leurs animaux et leur moyen de subsistance, quelle réaction morale et pastorale souhaitez-vous exprimer ?
Je suis évêque ici depuis deux ans et, depuis mon arrivée, je rencontre régulièrement des éleveurs sur le territoire. Leur inquiétude est avant tout existentielle : c’est la survie même de leur exploitation qui est en jeu. Perdre son outil de travail, c’est perdre des ressources, mais aussi un capital patiemment construit, souvent sur plusieurs générations. C’est une épreuve profondément déstabilisante. J’ai également mesuré à quel point un troupeau n’est pas seulement un ensemble d’animaux, mais le fruit d’un long travail, d’un soin attentif, parfois d’une véritable histoire familiale. Certains éleveurs parlent de leurs bêtes avec une grande affection, et cela dit quelque chose de leur engagement. J’ai récemment visité le monastère du Pesquié, où les bénédictines vivent encore de leur ferme. Elles sont très préoccupées par l’arrivée possible de la dermatose nodulaire contagieuse en Ariège. Leur première réponse a été la prière pour les agriculteurs et leurs troupeaux. Beaucoup diront que ce n’est pas suffisant, mais c’est déjà une manière de se tenir aux côtés de ceux qui souffrent. Il ne faut pas oublier non plus la dimension symbolique : dans notre tradition chrétienne, le bœuf de la crèche fait partie du récit de Noël. Nous ne pouvons pas ne pas nous sentir proches des éleveurs.
Je ne pense pas que l’Église doive "choisir un camp". En revanche, elle doit assumer une parole exigeante.
Je ne suis pas spécialiste de cette maladie mais je sais qu’elle est très contagieuse, qu’elle se propage rapidement par des insectes piqueurs et qu’elle n’est pas transmissible à l’homme. Cela interroge inévitablement le principe de l’abattage systématique des troupeaux. Personnellement, je suis profondément troublé par ce que cela implique. Cette question mérite au moins d’être posée et débattue sereinement.
Recevez-vous beaucoup de témoignages d’éleveurs touchés par cette crise ? Vous êtes-vous rendu sur place, dans les exploitations concernées, ou bien comptez-vous le faire dans les jours à venir ?
Tout s’est enchaîné très rapidement. Dans ce type de situation, il est parfois nécessaire de "laisser du temps au temps" afin de permettre l’écoute, l’apaisement et un véritable discernement collectif. Je n’ai pas de retours formalisés ou chiffrés, mais je reçois de nombreuses sollicitations et des appels à me rendre sur place. Les événements se sont déroulés dans un climat de grande tension. On sent une forme de violence, qui naît souvent d’un profond sentiment d’injustice. Cette colère est compréhensible, même si elle ne doit jamais empêcher un dialogue constructif. Dans ce contexte, mon rôle est avant tout d’être présent et de maintenir le lien, que ce soit sur le terrain ou lors de temps de rencontre plus larges, comme au Salon de l’agriculture, et de rester proche des agriculteurs, qui sont aussi des paroissiens.
Dire l’espérance à des hommes et des femmes blessés dans leur vie, ce n’est pas rien : c’est affirmer que la Vie est plus forte que la mort.
Le malaise agricole en France est profond et dépasse largement la question de la dermatose qui n'est que l'un de ses nouveaux symptômes. Dans ce contexte l’Église doit-elle se contenter d’un appel à l’apaisement ou adopter une parole plus engagée, quitte à entrer en tension avec les autorités publiques ? L’Église peut-elle, ou doit-elle, “choisir un camp” ?
Je ne pense pas que l’Église doive "choisir un camp". En revanche, elle doit assumer une parole exigeante. Le travail accompli par le pape François dans Laudato si’ reste très actuel : nous ne respectons pas suffisamment notre maison commune. Cela concerne aussi notre agriculture, nos modes de production, notre refus parfois d’ouvrir un vrai dialogue, ou d’accepter de renoncer à certains conforts — par exemple en cessant d’acheter des produits qui viennent de l’autre bout du monde. Quand le pape François parle de conversion, ce n’est pas seulement une conversion spirituelle. C’est aussi une transformation concrète et décisive de nos manières de vivre. Cela suppose d’accepter de perdre certains avantages, individuellement et collectivement. Il y a là un vrai dialogue à ouvrir entre le monde agricole, les citoyens et les autorités publiques. La crise actuelle est peut-être la goutte d’eau qui fait déborder un vase déjà plein depuis longtemps.
À l’approche de Noël, que souhaitez-vous dire aux agriculteurs et aux professions de la terre ?
Nous achevons une année jubilaire, qui, dans la tradition biblique, consiste à remettre les compteurs à zéro. Elle est placée sous le signe de l’espérance. Dire l’espérance à des hommes et des femmes blessés dans leur vie, ce n’est pas rien : c’est affirmer que la Vie est plus forte que la mort. J’ai conscience de ne pas être à la hauteur de toute la complexité de cette question. J’ai besoin, moi aussi, de travailler ce sujet davantage. Mais je crois profondément que l’espérance, quand elle est incarnée et partagée, peut ouvrir des chemins là où tout semble fermé.









