Quel est le point commun entre "masculinisme", "wesh" et "conclave" ? Ce sont les trois mots les plus consultés sur le site Internet du Robert, qui vient de publier son classement 2025. Par ailleurs, outre leur actualité politique, ces trois termes font écho à une interrogation identitaire, qu’elle soit sexuelle (le masculinisme), sociale ("wesh, gros !") ou religieuse (le conclave). Dans une société morcelée et communautarisée, cette curiosité est de bon aloi, surtout si elle cherche ses réponses dans un dictionnaire ! Pourtant, de plus en plus de voix s’alarment de cette "quête identitaire", qu’il s’agisse de dénoncer le "traditionalisme religieux", la ghettoïsation des quartiers prioritaires, ou l’influence des contenus "incel" [célibataires involontaires, Ndlr] et masculinistes sur les réseaux sociaux.
Une crise de la virilité
Or, au-delà du hasard statistique publié par le Robert, il y a un lien politique entre ces différentes tendances : de plus en plus de Français, en particulier chez les jeunes hommes de 18 à 34 ans, ont le sentiment qu’un certain ordre social, culturel et familial, est menacé par les évolutions de la société. La défense des minorités sexuelles, le discours féministe sur le consentement, le mariage et la PMA "pour tous" ont fait éclaté une certaine vision du couple et de la sexualité ; dans le même temps, tous les pays occidentaux constatent une forme de récession sexuelle, qui touche tout particulièrement les jeunes : selon une enquête Ifop de février 2024, la proportion des Français ayant eu au moins un rapport sexuel au cours des douze derniers mois n’a jamais été aussi faible en cinquante ans, un phénomène qui concerne plus particulièrement les 18-24 ans. Elle est belle la libération sexuelle ! Même en amour, les boomers doublent la Gen Z…
Pas étonnant, dans ce contexte, que tant de jeunes hommes se tournent vers des contenus masculinistes ! D’après une récente enquête d’Opinionway pour Sidaction, 52% des hommes estiment que la société s’acharne contre eux, 64% déclarent ne plus savoir ce qu’ils ont le droit de dire ou faire en matière de sexualité, 43% de ceux qui connaissent les contenus masculinistes déclarent y adhérer (57% chez les 25-34 ans). Sondage après sondage, nombreux sont les hommes qui témoignent d’une "crise de la masculinité", d’une dévalorisation de la virilité, d’une nostalgie des rôles traditionnels. Cette tendance a une traduction politique, mais également sanitaire, très concrète : parmi les adhérents aux thèses masculinistes, 30% basculent sur des contenus d’extrême-droite, tandis que 35% remettent en cause l’usage du préservatif (45% chez les 25-34 ans).
Des aspirations jamais prises au sérieux
Face à ce phénomène, nous pouvons nous contenter de pousser des cris d’orfraie, dénoncer ces pauvres types en perte de repère, sortir notre bréviaire féministe en rappelant les chiffres (dramatiques, on est d’accord) des violences sexuelles et conjugales, crier à la manipulation virtuelle ou prendre un air compatissant en évoquant les données (dramatiques, elles aussi) sur la santé mentale des jeunes. C’est globalement toujours l’une de ces options qui est choisie pour aborder le sujet dans la plupart des médias, en particulier publiques. Notons qu’on réserve également le même sort au mouvement "tradwife", qui serait une version féminine du masculinisme.
Jamais les aspirations de ces jeunes hommes ne sont prises au sérieux, jamais on ne se demande comment leur offrir une traduction et une mise en pratique plus constructive que de rédiger des commentaires hargneux en ligne. Le collectif dans lequel je vis a récemment accueilli un jeune garçon adepte des influenceurs masculinistes : célibataire, issu d’une campagne déclassée, ayant souffert d’un certain communautarisme "wesh" durant son collège, en rupture d’étude, enfant du divorce, sans culture religieuse mais fasciné par "la tradition", il coche toutes les cases. Mais une fois que l’on a dit cela, on n’a rien dit du tout, on n’a rien compris, et surtout, on n’a rien fait. Le sociologisme béat des spécialistes de service (public) n’est qu’une manière de ne surtout pas écouter les besoins et les vécus des personnes ainsi caricaturées. Pour ma part, j’ai passé du temps à interroger ce garçon. Et voici en substance ce qu’il m’a dit : "Il y a quelques millénaires, j’aurais passé mes journées à chasser le bison avec mes camarades. Il y a moins d’un siècle, j’aurais fait les moissons et mené les bœufs au pré avec mes voisins. Je serais peut-être mort jeune, mais j’aurais été heureux. Aujourd’hui, je passe mes journées seul sur écran, et la force de ma jeunesse ne me sert à rien."
Confions-leur des responsabilités
Alors, qu’avons-nous fait ? Nous lui avons mis entre les mains une grelinette, pour travailler la terre, une brouette, pour rentrer le bois, un merlin, pour le fendre, des enfants, pour les aimer, les maigres ressources de notre amitié. Ça n’a pas été facile tous les jours, l’idéal viriliste ou conservateur se heurtant souvent douloureusement avec la réalité, et notre propre faiblesse. Mais aujourd’hui, notre nouvel ami demande le baptême : il a été accueilli dans la vraie tradition de l’Église, il sera lentement travaillé par sa sagesse, et souhaitons qu’il puisse y déployer sa force au service d’une vocation exigeante et enthousiasmante. Ces jeunes garçons isolés, orphelins d’une société anomique et atomisée, cherchent un idéal auquel vouer leur vie, des faibles à qui consacrer leur force, une communauté dans laquelle trouver leur place. Ils ont besoin qu’on les éprouve et qu’on les valorise, pas qu’on les stigmatise et qu’on les ligote. Ils refusent le préservatif ? Proposons-leur la chasteté. Ils sont en mal de tradition ? Offrons-leur un catéchisme solide et des liturgies soignées.
Ils estiment devoir "prouver qu’ils sont de vrais hommes" (52% selon notre enquête), confions-leur des responsabilités, au sein d’un groupe scout, d’une équipe de maraudes ou d’un service paroissial. Ils cherchent un idéal de virilité ? Racontons-leur la vie d’un saint François-Xavier évangélisateur de l’Asie, d’un saint Camille de Lellis, soldat devenu infirmier des pauvres, ou d’un saint Charles de Foucauld, militaire devenu frère des tribus berbères. Je veux croire, en tant que mère de bientôt cinq garçons, que l’Église peut leur offrir un chemin de sainteté, entre les deux ornières du relativisme individualiste et du communautarisme haineux.










