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[REPORTAGE] Béatification des martyrs du nazisme : une joie teintée de gravité

BEATIFICATION MARTYRS DU NAZISME

Messe de béatification des 50 martyrs du nazisme, 13 décembre 2025.

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Mathilde de Robien - publié le 13/12/25
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Ce samedi 13 décembre, l’Église a donné aux fidèles cinquante nouveaux bienheureux, martyrs de l'apostolat, morts par haine de leur foi sous le régime nazi en 1944 et 1945. Présidée par le cardinal Jean-Claude Hollerich en présence de Mgr Laurent Ulrich et de plus de 40 évêques, la messe a réuni 2.500 personnes dans la cathédrale Notre-Dame de Paris. Une célébration empreinte d’une joie grave.

Il fait étonnamment doux pour un mois de décembre. Alors que Paris se pare de lumières à l’approche de Noël, la cathédrale Notre-Dame, fière de sa dignité retrouvée depuis sa réouverture il y a un an, accueille ce samedi 13 décembre après-midi la plus grande béatification collective jamais organisée en France. Cinquante nouveaux bienheureux ! Cinquante martyrs français qui ont donné leur vie par amour pour le Christ et pour leurs frères, donnés en exemple à l’Église tout entière. "L’Église de France peut être fière de ses cinquante martyrs", glisse, juste avant d’entrer dans la cathédrale, le cardinal Jean-Claude Hollerich, archevêque de Luxembourg, qui s'apprête à présider la célébration. Il reconnait avoir été "vraiment touché" à la lecture de la vie de ces témoins de la foi, qu'il ne connaissait pas avant d'être nommé légat du pape Léon XIV pour leur béatification.

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Mgr Ulrich, archevêque de Paris, et le cardinal Hollerich, archevêque de Luxembourg.

Ces cinquante nouveaux bienheureux font partie des milliers de jeunes chrétiens volontaires qui ont répondu à l’appel de l’Église, pour accompagner spirituellement les centaines de milliers de jeunes hommes contraints de se rendre en Allemagne pour participer à l’effort de guerre du IIIe Reich. Ils savaient en partant qu’il s’agissait d’un apostolat clandestin. Ils furent arrêtés, souvent torturés, moururent d’épuisement, de maladies ou au cours de la "marche de la mort".

Scouts et jocistes d’aujourd’hui

On compte parmi ces cinquante martyrs du nazisme neuf prêtres diocésains, cinq religieux (quatre franciscains et un jésuite), trois séminaristes, 14 scouts de France et 19 jocistes, provenant de 32 diocèses différents. Une variété de communautés et de mouvements qui explique la présence de nombreuses délégations à la messe de béatification, preuves vivantes de la puissance du témoignage de leurs frères martyrs. En plus d’une quarantaine d’évêques, 160 prêtres, 35 séminaristes, 100 scouts, 60 représentants de la Jeunesse Ouvrière Chrétienne (JOC) et de la Jeunesse Étudiante Chrétienne (JEC) ainsi que 16 délégations diocésaines sont là.

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Axelle et Gabrielle, Guides d'Europe à Laval.

Axelle et Gabrielle, la vingtaine, font partie du mouvement des Guides et Scouts d’Europe, à Laval. "Nous sommes là pour représenter notre groupe pour la béatification de Jean Préhu, qui était routier à Laval", explique Axelle, cheftaine de compagnie. Une figure qui ne manque pas d’impressionner les jeunes femmes : "Il était prisonnier de guerre et a continué à faire vivre le scoutisme dans le camp de prisonniers, en montant un clan clandestin, Notre-Dame de la Route, il a même fait sa promesse là-bas ! Et il a été déporté à cause de son engagement". Une promesse qu’il vivra jusqu’à sa mort, à Dachau, le 27 avril 1945. "C’est vraiment un privilège de pouvoir participer à cette messe", conclut Axelle.

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Christophe Broquet, animateur Cléophas aux Guides et Scouts de France.

Les Scouts de France sont présents en nombre. Parmi eux, Christophe Broquet, marié et père de famille, animateur Cléophas rattaché au diocèse de Lyon. Il a découvert la figure de Bernard Perrin en inscrivant ses enfants au scoutisme et a été édifié par la manière dont ce jeune scout lyonnais s’est engagé volontairement dans le STO par solidarité avec ses amis réquisitionnés. Alors que ses amis ont survécu, lui a laissé sa vie à Mauthausen-Güsen où il meurt en avril 1945, à 24 ans, épuisé par le typhus. "C’est incroyable de voir tous ces mouvements scouts, unis par ces martyrs qui ont vécu leur promesse jusqu’au bout ! On mesure vraiment la vocation universelle du scoutisme. Il y a 14 martyrs scouts, c’est amusant de demander aux autres pour quel bienheureux ils sont là !"

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Marielle Ménard, présidente nationale de la JOC.

Et les jocistes ne sont pas en reste. Avec 19 jocistes martyrisés, la JOC est l’organisation catholique qui a payé le plus lourd tribut. En ce jour de béatification, ils sont une petite délégation, venant de tous les coins de France, menée par leur présidente Marielle Ménard, 26 ans. "On se rejoint aujourd’hui pour célébrer ce moment fort et historique pour l’Église. Et c’est une grande fierté pour nous de participer à cette messe qui rend hommage au courage des jocistes durant la Seconde guerre mondiale", confie-t-elle. Et de souligner que l’élan qui animait les martyrs est toujours présent aujourd’hui : "Nous sommes 6.000 jeunes de 13 à 30 ans, du milieu ouvrier et des quartiers populaires, et on poursuit encore cette idée de se battre pour la dignité humaine des travailleurs".

Les familles des martyrs

La béatification rassemble également 1.500 membres des familles des martyrs. Ils se retrouvent en bande, s’embrassent joyeusement avant de prendre place, certains ne se sont pas vus depuis longtemps voire ne se connaissent pas, issus de branches éloignées. La famille de Bernard Lemaire, jociste du Havre, se regroupe autour d’un panneau sur lequel est écrit en majuscules LEMAIRE.

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Anne-Mary et Adrien

La famille d'Anne-Mary et Adrian, anglaise, n'a pas hésité à traverser la Manche pour se joindre à la béatification de leur grand-oncle, l'abbé Maurice Rondeau, dont une relique sera portée en procession lors de la messe, représentant ainsi la présence des 49 autres bienheureux. L'abbé Maurice Rondeau, prêtre pour le diocèse de Meaux, est mort à Cham, en Bavière, le 3 août 1945. "Un prêtre incroyable, courageux et dévoué, qui a donné sa vie pour sa foi", s'exclame Adrian.

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Odile

Quant à Odile, elle est la cousine du frère Gérard Cendrier, martyr franciscain, et vient de Metz pour l'occasion. "Nous sommes une famille très nombreuse, on ne se connaît pas tous, et nous nous retrouvons aujourd’hui à 50 pour la béatification, cela fait cinq ans que nous attendons ce moment !" Elle se dit particulièrement touchée par la vie de son cousin. "C’est émouvant, un tel sacrifice ! Et c'est une bonne chose que ce pan méconnu de l'histoire, où il n'y avait plus de liberté religieuse, soit connu."

Une célébration empreinte d’une joie grave

Si l’Église et les fidèles se réjouissent de ces cinquante nouveaux bienheureux qui leur sont donnés, la célébration est néanmoins teintée d’une grande gravité. Le grand nombre de martyrs, dont les noms et les circonstances tragiques de la mort sont rappelés au début de la célébration par le postulateur de la cause, le père Bernard Ardura, les atrocités qu’ils ont endurées, leur jeunesse, le rouge des chasubles des prêtres qui évoquent le sang des martyrs… Tout cela contribue, en ce temps suspendu, à toucher du doigt leur extraordinaire courage et l'immensité de leur sacrifice. La plupart étaient très jeunes, certains étaient fiancés, d'autres mariés. Ils ont risqué et donné leur vie par amour pour le Christ et pour leurs frères.

L’assemblée est priante, fervente, mais l’émotion est palpable. Le ministre de l'Europe et des Affaires Étrangères, Jean-Noël Barrot, est assis au premier rang. Quelques heures plus tard, il publiera sur X : "Ils étaient 50 jeunes Français, prêtres, scouts, ouvriers, engagés clandestins au sein du Service du Travail Obligatoire pour accompagner nos compatriotes dans l'épreuve et la résistance spirituelle. Ils sont morts en Allemagne dans les camps. Honoré d'avoir assisté aujourd'hui à Notre-Dame à la cérémonie de leur béatification." Le cardinal Hollerich, au nom du pape Léon XIV, lit en latin la Lettre apostolique qui déclare officiellement bienheureux les cinquante martyrs, "qui ne craignirent pas d'offrir leurs propres vies jusqu'à l'effusion du sang, pour apporter le témoignage de la consolation et du réconfort de l'Évangile". Ils seront désormais célébrés "le 5 mai de chaque année".

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Image des bienheureux

Le rite de la béatification se poursuit avec le dévoilement de l’image des bienheureux. Cette œuvre de Nicolas de Palmaert représente les cinquante bienheureux en train de monter vers le ciel autour de la croix du Christ. La croix représentée est celle de Marc Couturier, installée au fond du chœur de Notre-Dame de Paris et qui se détachait, au lendemain de l’incendie de 2019, derrière les décombres, devenant ainsi un symbole de résurrection. La maîtrise de Notre-Dame de Paris entonne Jubilate Deo !

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Reliques de Maurice Rondeau

Une relique du bienheureux Maurice Rondeau et une croix d’immortelles sont ensuite portées en procession et déposées dans le chœur. Le cardinal Hollerich se prosterne devant elles, avant de les encenser généreusement. Un moment fort qui illustre la puissance et la postérité de leur témoignage. Car comme le rappelle plus tard l’archevêque de Luxembourg dans son homélie, les martyrs "sont porteurs d’un message qui ne peut vieillir : "L’amour ne passera jamais !"" Et de souligner que dans l’enfer des camps, ils ont réussi à créer "des îlots de paradis, où l’amour parvenait à redonner courage, à panser les plaies du cœur, à secouer l’indifférence, à transmettre sérénité et paix".

Une béatification sous le signe de la réconciliation franco-allemande

Deux évêques allemands sont présents à la béatification. Un beau signe, pour Mgr Ulrich, de l’universalité du témoignage des martyrs et du lien entre les Églises de France et d’Allemagne. "Ce ne sont pas des bienheureux pour la France uniquement, ils dépassent les frontières ! Et cela démontre aussi le lien fraternel avec l’Église d’Allemagne", confiait l’archevêque de Paris avant la célébration. Et dans ses remerciements au cardinal à l’issue de la messe, Mgr Ulrich souligne la position de Mgr Hollerich "à la jonction entre la culture française et la culture germanique". Ce n'est pas un hasard si Léon XIV a choisi comme délégué le cardinal luxembourgeois.

Une réunion entre deux peuples autrefois ennemis que n’a pas manqué non plus de rappeler le cardinal Hollerich dans son homélie, évoquant notamment Robert Schuman, Alcide De Gasperi et Konrad Adenauer, qui ont consacré leur vie à l’établissement de la paix au lendemain de la Deuxième guerre mondiale. "Cette béatification nous invite à regarder le présent et à préparer l’avenir. (…) Nous vivons, nous avons vécu, une réconciliation des peuples. C’est un travail qui n’est jamais terminé et que toute génération doit continuer". Et de poursuivre en allemand : "C’est pourquoi je me réjouis de la présence aujourd’hui d’évêques allemands. Ensemble, nous pouvons bâtir une Europe inclusive, qui ne persécute personne et qui défend la paix et la justice."

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