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[HOMÉLIE] Dans la joie de l’espérance, discerner la venue du Seigneur

TISSOT-JEAN-BAPTISTE-JESUS

James Tissot (1836-1902), Saint Jean-Baptiste voit Jésus de loin).

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Erwan de Kermenguy - publié le 13/12/25
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Curé de la paroisse de Landerneau, le père Erwan de Kermenguy commente les lectures du 3e dimanche de l’Avent, dimanche de "Gaudete". Soyons dans la joie de l’espérance car la venue du Seigneur est proche. Dans les temps troublés, l’espérance aide à discerner la présence de Dieu. 

Il y a quelques jours, alors que j’étais près d’une église au milieu des champs, j’entendais une jeune pie posée sur la rambarde du clocher qui bavardait avec une autre. Les pies sont bavardes, c’est bien connu. Je ne parle pas couramment la langue des oiseaux, mais voici ce que j’ai cru comprendre : "Tu vois, disait la pie de l’église au milieu des champs, aussi loin que remonte mes souvenirs, disons il y a trente ou quarante semaines (il faut savoir que dans la langue des pies, qui vivent 10 fois moins longtemps que nous, on compte en semaines), les champs autour de mon église étaient entourés de blé dont les hautes tiges vertes ondulaient au gré du vent. 

Le dialogue des deux pies

Et la pie poursuivait : "Je me souviens de la belle époque où les épis se sont formés, laissant paraître les premiers grains… tendres sous le bec. Ils ont mûri peu à peu, dorés au soleil d’été. Et puis les tracteurs sont arrivés. Ils ont tout rasé. Pendant plusieurs semaines encore, nous avons pu continuer à picorer les grains tombés au sol, vivants dans l’élan de cette belle époque révolue.  Et puis un beau jour, les tracteurs sont revenus, retournant la terre avec leurs charrues… ils ont enfoui les grains dans le sol et nous n’avons plus rien eu à nous mettre dans le bec. Quelle désolation. Mon église se dresse aujourd’hui au milieu de champs boueux et morts ! — Que tu es sotte, la pie, répondit l’autre. Tu es bien trop jeune pour comprendre… c’est maintenant que le grain germe. Regarde tes champs boueux : de petites pousses sortent de terre. Dans quelques semaines tu retrouveras les tiges qui ondulent au gré du vent et quand paraîtra le printemps, ton église flottera au milieu de la houle verte des épis."

L’espérance est la vertu de celui qui voit l’invisible, elle est lumière dans les ténèbres.

Entendez bien ce que dit l’oiseau sage. C’est aussi ce que nous dit saint Jacques dans la deuxième lecture (Jc 5, 7-10). Je voudrais en ce dimanche de la joie, nous inviter à l’espérance : premièrement, parce que l’espérance est une vertu pour les temps troubles ; deuxièmement, parce qu’il s’agit de discerner l’œuvre de Dieu qui s’accomplit ; troisièmement, parce que l’espérance nous donne un esprit de discernement, un esprit critique.

L’espérance est une vertu pour les temps troublés

Quand tout va bien, rien à espérer : nous sommes comblés. L’espérance est la vertu de celui qui voit l’invisible, elle est lumière dans les ténèbres. C’est littéralement une vertu de l’Avent : elle attend l’avènement. Quand rien ne va plus, ce n’est pas seulement la plainte de mon petit oiseau qui voit les champs être moissonnés puis la terre retournée. C’est aussi la plainte de ceux qui voient leurs églises se vider depuis des années. C’est le cri de souffrance de tant de grands-parents dont les enfants ne pratiquent plus, ne se marient plus… dont les petits-enfants ne sont pas baptisés et ignorent tout de Jésus et de la Vierge Marie. "Rien ne va plus !", c’est encore le cri de souffrance des chrétiens avec le nombre de prêtres et de religieuses qui diminue, avec les scandales à répétition dans le clergé. Pendant un temps nous avons pu nous nourrir des grains oubliés sur place par les moissonneurs… mais désormais nous avons l’impression que l’Église se dresse sur une terre boueuse et vide.

C’est alors que rien ne va plus, du fond de sa prison, que saint Jean-Baptiste pose cette question brûlante au Christ : "Es-tu celui qui doit venir ou devons-nous en entendre un autre ?" (Mt 11, 3.) Et Jésus répond en montrant le blé qui sort de terre. Il dit aux envoyés de Jean (v. 4) : "Allez lui dire ce que vous avez vu. Les aveugles retrouvent la vue, les boiteux marchent, les lépreux sont purifiés, les morts ressuscitent" (ce qui est une bonne nouvelle pour Jean-Baptiste qui va mourir juste après par le caprice d’une adolescente et la lâcheté d’un tyran libidineux). Et avec saint Jean-Baptiste, comment ne pas penser aux cinquante martyrs français béatifiés ce 13 décembre, morts dans les camps nazis, au nom de leur foi — déportés parce que prêtres, déportés parce que scouts, déportés parce que "trop catholiques" ? Ils nous disent, aujourd’hui, que nous, chrétiens, nous avons un trésor à porter au monde. Nous avons à être témoins de l’espérance. Nous avons à porter la lumière du Christ dans les ténèbres de ce monde. Même si pour cela nous sommes enfouis dans la boue, comme le grain tombé en terre.

La promesse de Dieu s’accomplit

Lorsque Jésus répond aux envoyés de Jean, il cite le prophète Isaïe, que nous avons entendu dans la première lecture (Is 35, 1-6.10). Jean Baptiste connaît cette prophétie et il va ainsi avoir la confirmation que la promesse de Dieu s’accomplit. À chaque époque, les chrétiens sont confrontés au mal et à l’éternelle question : comment faire confiance à Dieu alors que le mal semble l’emporter, comme l’hiver semble tuer toute vie ?

Aujourd’hui encore dans la nuit de ce monde qui n’offre guère d’espérance, les chrétiens ont à prendre soin des âmes.

En regardant l’Église, il me semble que la promesse de Dieu s’accomplit, de nos jours encore, dans deux directions principales que sont le soin du corps (avec les boiteux qui marchent) et le soin de l’âme (avec les sourds qui entendent et la bonne nouvelle annoncée aux pauvres). C’est sans doute un peu schématique et on pourrait lire plus en détail la prophétie d’Isaïe. Retenons pour aujourd’hui que la foi met en mouvement, pour transformer le monde. Les chrétiens, aujourd’hui comme hier, s’engagent dans le monde et dans la société. Des religieux et des religieuses aujourd’hui encore, rejoints par des laïcs nombreux, s’engagent, que ce soit dans des structures historiques de l’Église (des hôpitaux datant du Moyen-Âge pour certains, des équipes du Secours catholique nées juste après la Seconde Guerre mondiale) ou des structures plus récentes, dans les banlieues par exemple avec Le Rocher ou la Maison Bernadette. La solidarité des chrétiens — et plus encore ce qu’on appelle la "diaconie", c’est-à-dire assumer au nom du Christ la place du service, prendre soin de l’autre comme le Christ veut en prendre soin — accomplit la promesse faite par Dieu dans la prophétie d’Isaïe.

Le soin des âmes

Mais cette promesse est indissociable du soin des âmes. L’âme n’est pas une option supplémentaire qu’on active sur les personnes une fois que le corps va bien, une cerise sur le gâteau. C’est ce qu’ont bien compris les cinquante martyrs béatifiés ce week-end, qui pour un grand nombre d’entre eux sont partis volontairement comme missionnaires au STO ou dans les camps de prisonniers… parce qu’ils avaient conscience qu’au milieu du système idéologique nazi il fallait annoncer l’évangile et prendre soin des âmes. 

Être capable de voir ce qui n’est pas encore là, c’est le propre de l’espérance.

Aujourd’hui encore dans la nuit de ce monde qui n’offre guère d’espérance, les chrétiens ont à prendre soin des âmes. Et la promesse de Dieu s’accomplit, à travers tous les lieux où l’évangile est annoncé. La bonne nouvelle est annoncée aux pauvres, dit Jésus en citant Isaïe. "Bonne nouvelle", en grec c’est "évangile". Les pauvres ont le droit d’entendre l’Évangile. Et la plus grande pauvreté c’est de ne pas se savoir aimé de Dieu. La promesse de Dieu s’accomplit, à travers notre élan missionnaire. "Accueillons la lumière du Christ et rayonnons" dit notre évêque. La promesse de Dieu s’accomplit à travers la conversion missionnaire de notre paroisse, la mise en place de fraternités, de groupe de catéchuménat, de Parcours Alpha et d’autres lieux encore où l’on offre l’Évangile au monde. Ouvrons les yeux sur cette espérance, sur ce qui germe dans le monde. Pour cela, privilégions l’esprit de discernement à l’esprit de critique.

L’espérance c’est un esprit de discernement, et non de critique

Saint Jacques dans la deuxième lecture (Jc 5, 7-10), s’appuie sur la métaphore agricole. La terre fait patiemment grandir les plantes… comme dans l’histoire de la pie et du champ de blé. Et aussitôt après, il précise : "Frères, ne gémissez pas les uns contre les autres" (Jc 5, 9). Pourquoi ce rapprochement soudain ? Il s’agit de développer un esprit critique et non un esprit de critique. L’esprit critique, c’est celui qui est capable de discerner, de ne pas hurler avec les loups, de faire la part des choses dans les beaux discours, d’examiner les choses en conscience au lieu de céder aux idéologies. Saint Jacques ne nous interdit pas les critiques qui libèrent. Il faut oser alors à contre-courant pour voir ce que les autres ne voient pas. Il s’agit de voir le blé qui pousse au cœur de l’hiver. Être capable de voir ce qui n’est pas encore là, c’est le propre de l’espérance.

C’est une vertu, donc cela s’entretient. Et c’est une force qui permet de transformer le monde. Mais il faut s’abstenir de l’esprit de critique… celui de la pie bavarde qui cherche toujours le mal, qui se réjouit de voir le mal, qui se shoote au mal comme d’autres à la caféine ou au chocolat… car c’est là une addiction mortifère. L’esprit de critique est incapable d’espérance. Les cinquante martyrs béatifiés ce week-end ont su faire preuve d’esprit critique, ils ont su discerner dans les ténèbres de leur époque ce qui était porteur de vie et ce qui était porteur de mort. Ils ont été témoins de la vie au cœur de l’enfer… et en cela, ils portent du fruit pour l’Église aujourd’hui encore. Demandons leur aide, pour être, nous aussi, des témoins de l’espérance, avec un regard capable de voir l’œuvre de Dieu, avec une audace capable d’agir pour le bien de nos frères, corps et âme, même si pour cela nous devons nous aussi être plongés dans la boue de ce monde. "Soyez forts, ne craignez pas, voici votre Dieu, il vient vous sauver" (Is 35, 4). Ce n’est pas la pie bavarde qui le dit, mais le prophète Isaïe. Amen.

Lectures du 3e dimanche de l’Avent (année A) :

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