Comment jubiler quand on est enfermé ? Comment trouver de la joie entre quatre murs ? La célébration du jubilé des personnes détenues est d’abord un paradoxe, et il ne faut pas gommer ce paradoxe. Et comment écrire sur ce jubilé et la démarche qu’elle implique quand on est soi-même libre, comme je le suis, d’aller et venir à sa guise ? Je ne suis ni détenue, ni aumônier, mais soignante en prison depuis de longues années, et ne veux en aucun cas parler à la place de ceux qui sont directement concernés par cette célébration. Mais comme chrétienne, mon intercession est nourrie de ma pratique soignante et des visages des femmes que j’essaie de soigner.
Nous sommes de la même chair
Travailler en prison, c’est assez vite comprendre que nous sommes de la même chair, toutes et tous habités par l’énigme que saint Paul a su dire mieux que d’autres : "Je ne fais pas le bien que je voudrais, mais je commets le mal que je ne voudrais pas" (Rm 7, 19). Mais il faudrait pondérer cette évidence par une autre conviction, moins évidente peut-être : il arrive que nous fassions le bien sans le savoir, il arrive que nous participions au salut des autres à notre insu, y compris quand on est soi-même détenu. Et de cela qui gît au fond de nous, dans cet espace si intime que peut-être nous ignorons — ce que la Bible appelle "le cœur" — Dieu seul est juge. Nous sommes un mystère d’inconnaissance pour nous-mêmes et pour autrui (1 Jn 3, 18-20) :
Petits enfants, n’aimons ni de mots ni de langue, mais en actes et en vérité. À cela nous saurons que nous sommes de la vérité, et devant lui nous apaiserons notre cœur, si notre cœur venait à nous condamner, car Dieu est plus grand que notre cœur, et il connaît tout.
Passer la porte de sa cellule
Le 1er septembre 2015, le pape François avait adressé une lettre à Mgr Fisichella, président du Conseil pontifical pour la promotion de la nouvelle évangélisation, à l’approche du Jubilé extraordinaire de la miséricorde. Il y avait écrit notamment ceci :
Le Jubilé a toujours constitué l’opportunité d’une grande amnistie, destinée à toucher de nombreuses personnes qui, bien que méritant une peine, ont toutefois pris conscience de l’injustice qu’elles ont commise, et désirent sincèrement s’insérer à nouveau dans la société en apportant leur contribution honnête. Qu’à toutes ces personnes parvienne de façon concrète la miséricorde du Père qui désire être proche de ceux qui ont le plus besoin de son pardon. Dans les chapelles des prisons, elles pourront obtenir l’indulgence et, chaque fois qu’elles passeront par la porte de leur cellule, en adressant leur pensée et leur prière au Père, puisse ce geste signifier pour elles le passage de la Porte sainte, car la miséricorde de Dieu, capable de transformer les cœurs, est également en mesure de transformer les barreaux en expérience de liberté.
Mystère d’inconnaissance
Passer la porte de la cellule, c’est sortir, quitter l’enfermement, ne serait-ce qu’un instant. La célébration du Jubilé n’est que cela, une sortie, le passage d’une porte vers un avenir inconnu. C’est pourquoi il est heureux que le jubilé des personnes détenues ait lieu à l’approche de la Nativité, mystère d’inconnaissance. En effet, quoi de plus dissemblable à Dieu qu’un petit enfant nouveau-né, sans défense, "pas fini" comme le sont les petits d’homme à la différence des petits d’animaux ? Et pourtant, quoi de plus semblable à Dieu qu’un enfant, devant qui l’avenir est ouvert, un enfant — nouveauté absolue — qui avec son arrivée change la couleur du monde, un enfant, pauvre de tout et riche de tous les possibles ? Voilà la figure de Dieu qu’il nous faut méditer en ce temps. Contempler Dieu, tellement mystérieux qu’il se fait tout petit. Paradoxale figure d’inconnaissance là aussi.
Cet avenir que Dieu ouvre
Le Jubilé, le passage de la porte sainte, que ce soit la porte de la cellule ou la porte de Notre-Dame de Paris, c’est finalement accepter de croire que l’avenir ne nous enferme ni dans un acte, ni dans un caractère, encore moins dans un destin, et que cet avenir que Dieu ouvre, ce n’est pas pour après la mort, ou après la libération, mais déjà, aujourd’hui. Il est toujours possible d’œuvrer à mettre un peu de douceur en ce monde, y compris lorsque l’on ne pense pas en être capable, et de grandir en attention et bienveillance. Il est toujours possible de supplier le Seigneur de toute grâce qu’il vienne toucher les cœurs endurcis, à commencer par celui de l’homme libre, qui ne s’intéresse pas à la condition carcérale. Il est toujours possible que la prière des personnes enfermées, et Dieu seul en connaît la puissance, participe au salut du monde.










