Campagne de Carême 2026
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"L’enfant de chœur était accoutré d’une soutanelle rouge boutonnée jusqu’aux chevilles et d’un surplis blanc orné de dentelles. Il allumait les cierges et disposait les burettes sur la crédence. Le prêtre enfilait sa chasuble et son étole, dont la couleur variait selon les saisons liturgiques. Le violet correspondait à l’Avent, le blanc aux fêtes ; le rouge ou le vert, l’enfant ne savait pas trop. Au début de la messe et aux moments cruciaux — Évangile, offertoire, consécration —, il agitait une clochette. Puis il joignait les mains tandis que le prêtre, dos tourné à l’assistance, marmonnait son latin de bidasse. Comme il fallait à deux reprises transbahuter le gros missel d’un bout à l’autre de l’autel, avec une génuflexion à hauteur du tabernacle, il arrivait qu’il se prît les pieds dans la clochette. Rire étouffé de l’acolyte."
Il est rassérénant de lire parfois des souvenirs d’enfant de chœur qui ne soient pas des récits d’abusés. Celui qui ouvre Le Dieu de nos pères de Denis Tillinac évoque à merveille une manière de "biberonner un catholicisme de tradition et de routine", qui a imprégné le jeune garçon jusqu’à sa mort. Bien des hommes ont été des enfants de chœur, mais peu le restent, ce qui est assez normal. Les routes qu’ils suivent, toutefois, ne les entraînent pas tous à la même distance de l’autel. Denis Tillinac, lui, est sorti du chœur pour devenir mousquetaire. Vivre en mousquetaire, c’est le sous-titre que le frère Philippe Verdin donne à la biographie, pleine de ferveur affectueuse, qu’il consacre à son éditeur, aîné et ami mort en 2020.
"Le bonheur d’être réac"
Vivre en mousquetaire, c’est ce dont rêve un enfant qui rate les cours pour dévorer Alexandre Dumas. Mousquetaire, soit, mais au service de qui ? La réponse tient sans doute dans les sujets des trois dictionnaires amoureux qu’écrivit Denis Tillinac : De Gaulle (qu’il espéra, peut-être un peu naïvement, retrouver dans Chirac, puis dans Sarkozy), La France (pour laquelle il œuvra dans les couloirs de l’Élysée et jusqu’en Afrique, sans jamais oublier sa Corrèze) ; Le catholicisme.
À ce trio auquel il voua sa plume, il faut ajouter "l’éternel féminin", dont il fut le chantre, dans un large éventail amoureux allant de la Vierge Marie, modèle de beauté de tous les peintres, à Marie de Rohan, "l’Ange du désordre". Précisons que, même quand il parle du libertinage, c’est un enjeu aussi spirituel que charnel qu’il entend y trouver : "Avatar courageux de l’athéisme au XVIIe siècle (Dom Juan, héros tragique), recyclé dans la mignardise érotique au XVIIIe siècle (Casanova, faisan sympa), la figure du libertin a quitté depuis belle lurette les tréteaux de l’Histoire. Il faut beaucoup de naïveté pour envisager son exhumation. Trente-cinq printemps après celui de l’an 1968, le "jouir sans entraves" badigeonné sur les murs de la Sorbonne avoue ses limites". La légende héroïque de mai 68, plus grosse imposture du XXe siècle, fut d’ailleurs une des cibles préférées de cet infatigable bretteur : "En gros, “la culture soixante-huitarde” reposait sur trois postulats ineptes : l’innocence du désir, la créativité de l’inconscient, le mythe de la table rase." Face à de telles inepties, on comprend qu’il n’ait jamais craint de revendiquer "le bonheur d’être réac", en précisant que "l’anachronisme d’un enracinement dispose moins au repli qu’à l’inactualité".
Mousquetaire observateur
Mousquetaire inactuel, donc. Mousquetaire de cour, parfois aussi ? Lucide sur la possibilité de se perdre dans les mondanités politiques, Denis Tillinac met en avant le seul argument littérairement convaincant pour traîner avec les hommes de pouvoir : l’observation des grandeurs et des petitesses de la nature humaine. Sans cette connaissance rapprochée des "grands de ce monde", Saint-Simon n’aurait rien eu à dire dans ses Mémoires, Balzac aurait limité sa Comédie humaine aux mœurs de province et Proust n’aurait pas eu de temps perdu à rechercher.
Observation des ors de la République. Certes, Bernanos ironisait sur Paul Bourget qui avait observé les gens du monde toute sa vie et n’en était pas moins "resté fidèle à la première image que s’en était formée le petit répétiteur affamé de chic anglais". Mais Denis Tillinac n’a rien de Bourget et le provincial exilé à Paris n’a jamais trahi sa vie corrézienne et son attachement viscéral au rugby de Brive. À lire le frère Philippe Verdin, on se demande même si tout le temps passé dans les coulisses du pouvoir ne visait pas avant tout à avoir une bonne place pour les plus grands matchs de l’équipe de France... C’est pourquoi Vivre en mousquetaire insiste aussi sur les joies de mari et de père, garde-fou contre les cocktails élyséens. Dans les Considérations inactuelles, Denis Tillinac donne ces deux conseils aux jeunes générations : "Ne perds pas ton temps à contester la société de consommation et de spectacle : déserte-la" ; "Si tu envisages d’être père ou mère, tu t’assignes un devoir de transmission, inséparable d’une certaine humilité." Ce ne sont pas vraiment là les propos d’un courtisan assoiffé de risettes présidentielles.
La joie d’être catholique
Mousquetaire plus heureux l’épée à la main que sous les dorures, donc. Mousquetaire, mais non hussard, même si telle plume de gauche crut judicieux de forger pour lui et quelques autres, successeurs supposés de Roger Nimier ou de Jacques Laurent, l’étiquette de néo-hussard. La formule est trop approximative pour être gardée : Jacques Laurent écrivant un Dictionnaire amoureux de De Gaulle, vous êtes sûr ? Le rugby et Dumas, cela fait peu pour justifier le rapprochement, note judicieusement Philippe Verdin, citant cette jolie mise au point de Denis Tillinac : "Est-on hussard quand on préfère Mauriac à Morand, les églises aux cabriolets, Giotto à l’art déco et les auberges de campagne aux bars américains ?"
On ne peut pas être enfant de chœur toute sa vie, nous l’avons dit. On peut en revanche s’en souvenir non seulement avec nostalgie, mais avec gratitude. Aussi, Philippe Verdin rappelle-t-il que Denis Tillinac fut "pendant une décennie le héraut improbable du catholicisme", entre son Dieu de nos pères en 2004 et son parrainage d’une cloche de Notre-Dame de Paris qui porte son prénom, en 2013. Voilà que le mousquetaire met son épée au service de l’autel. Apologète buissonnier, comme il a été enfant de chœur :
"Je ne boude pas ma joie d’appartenir à l’Église catholique, apostolique et romaine. C’est un privilège que je ne mérite pas, il me comble, il m’oblige. Je lui dois ma façon de prier, de poétiser, de rêver, d’espérer, de douter. Mes harmoniques intimes. La teneur de mes insoumissions. La texture de mes ébahissements. L’amour éperdu pour la Création et le trop peu d’amour pour mon prochain. Ce que l’Église a irrigué au fil des siècles me confond d’admiration, et ce n’est qu’un début."
Le petit garçon qu’il fut
Aussi avions-nous tort de soupçonner que ses occupations politiques avaient surtout été couronnées par une place de choix pour voir la France battre la Nouvelle-Zélande à Cardiff en 2007. L’apogée "politique" est ailleurs, dans sa rencontre avec Benoît XVI : "Lorsqu’à l’Élysée, le pape m’a tendu la main, je suis redevenu un enfant de chœur en état de grâce." On songe alors à Bernanos se penchant sur ses jeunes années, sur sa vie "déjà pleine de morts", constatant que "le plus mort des morts est le petit garçon que je fus", avant de conclure néanmoins : "Et pourtant, l’heure venue, c’est lui qui reprendra sa place à la tête de ma vie, rassemblera mes pauvres années jusqu’à la dernière, et comme un jeune chef ses vétérans, ralliant la troupe en désordre, entrera le premier dans la Maison du Père."
Si c’est le frère Philippe Verdin qui plaide la cause de Denis Tillinac devant saint Pierre, nul doute que le mousquetaire en soutanelle rouge ne restera pas longtemps sur le banc de touche du paradis.
Pratique :









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