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Le sacrifice héroïque d’Henri Marrannes, jociste, torturé par les nazis

Henri Marrannes, jociste, a pris à 19 ans la place d’un de ses collègues, père de deux enfants, au STO en Allemagne où il participa activement à l’Action Catholique et mourut sous la torture.

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Mathilde de Robien - publié le 08/12/25
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Samedi 13 décembre, 50 Français vont être béatifiés à Notre-Dame de Paris au titre de martyrs de l'apostolat, victimes de la persécution nazie envers la foi catholique. La messe sera présidée par le cardinal Jean-Claude Hollerich, archevêque de Luxembourg. Parmi eux figure Henri Marrannes, responsable jociste, qui prit la place d’un de ses collègues, père de deux enfants, au Service du Travail Obligatoire (STO) en Allemagne où il participa activement à l’Action Catholique et mourut sous la torture. (2/5)

Pendant la Deuxième Guerre mondiale, environ 300.000 jeunes Français sont envoyés en Allemagne comme ouvriers dans le cadre du Service du travail obligatoire (STO) afin de contribuer à l’effort de guerre, en particulier dans la métallurgie. Ils perçoivent un salaire symbolique, ont deux semaines de vacances par an mais ne bénéficient d’aucune assistance spirituelle, à la différence des prisonniers de guerre qui avaient théoriquement le droit, garanti par la Convention de Genève, d’avoir des aumôniers.

Pour apporter un soutien spirituel à tous ces jeunes, des évêques français, en particulier le cardinal Emmanuel Suhard, archevêque de Paris, et l’abbé Jean Rodhain, initiateur du Secours catholique, montent la "Mission Saint-Paul", l’apôtre Paul pouvant être considéré comme un ouvrier, ayant travaillé de ses mains comme tisserand. Le recours pour apporter un "secours religieux aux travailleurs français en Allemagne" n'ayant pas abouti par les voies officielles, le cardinal, avec l'accord du pape, décida d'envoyer des prêtres, des séminaristes, des religieux, des militants de l’Action catholique (notamment de la Jeunesse Ouvrière Chrétienne) et des scouts pour exercer un apostolat auprès des jeunes ouvriers déportés. Ces volontaires savaient en partant qu’il s’agissait d’un apostolat clandestin.

Départ d'anciens prisonniers de guerre français libérés pour aller travailler en Allemagne dans le cadre du STO, Gare du Nord, Paris, mai 1943.

Le 3 décembre 1943, l'étau se resserre avec la publication de l’ordonnance Kaltenbrunner, qui exige l’élimination de tous ceux qui mènent une activité religieuse auprès des jeunes travailleurs français. À partir de ce moment-là, les missionnaires sont sous le couperet de la peine de mort. Bon nombre d’entre eux sont exécutés, envoyés dans des camps ou morts de maladie ou d'épuisement pendant le transfert.

Il y a certainement des dizaines d’autres missionnaires qui auraient pu être béatifiées aux côtés de ces 50 martyrs. Mais le postulateur de la cause, Mgr Charles Molette, a choisi de s’arrêter à ceux-là. Parmi les 50 martyrs béatifiés ce samedi 13 décembre figurent 5 religieux, 9 prêtres diocésains, 3 séminaristes, 14 scouts de France et 19 jocistes. Henri Marrannes faisait partie de la Jeunesse Ouvrière Chrétienne (JOC).

Un meneur à l’âme généreuse

Henri Marrannes est le cinquième d’une modeste famille d’immigrés belges de sept enfants. Né le 27 juin 1923 à Ferrières-la-Verrerie (Orne), il devient jociste à Paris, fédéral de Paris-Sud-Ouest en 1940 et, très vite, l’âme de la section Falguière. Il trouve dans la JOC une mission, une fraternité et une manière d'aimer le Christ qu’il va poursuivre jusqu'au don de sa vie. Henri Marrannes est un meneur incontesté. Il crée, avec le Secours Populaire, un service d’entraide pour les familles défavorisées, leur envoyant des colis de pommes de terre.

Plus que jamais unis dans notre Christ.

Employé dans un atelier de petite mécanique, la Compagnie Real, il apprend, le 29 octobre 1942, que neuf de ses collègues de l’atelier sont requis pour le STO. Dans un geste d’une abnégation rare et d’un courage inouï, qui n’est pas sans rappeler celui du père Maximilien Kolbe, Henri Marrannes, âgé alors de 19 ans, prend la place d’un camarade marié et père de deux enfants. Le 6 novembre, il écrit à l’un de ses correspondants qu’il a confié le service d’entraide à un camarade jociste : "C’est mon dernier mot de Paris, car je pars tout à l’heure à 10 heures à la gare de l’Est [...]. Je te quitte. Plus que jamais unis dans notre Christ. Mille fois merci pour tous les dérangements pour patates ou autres."

Un esprit fédérateur

À Gera, en Thuringe, il cherche à repérer tous les jocistes, jacistes et scouts pour les regrouper. Un fédéral jociste de Nantes, Louis Bacle, décrit Henri dans une lettre du 22 janvier 1981 : un chef, un entraîneur, réunissant tout le monde dans une salle de la cure, puis dans un café de la ville, apprenant l’allemand et lui passant son assimil : "Tu verras, comme ça, nous pourrons nous débrouiller en voyage".

Henri imagine un apostolat au cœur de la souffrance. Il va chercher les hommes partout où ils se trouvent, visite tous les dimanches les kommandos STO. Il convainc l’abbé Yves Rabourdin à "passer civil" en juillet 1943 pour encadrer son groupe de jeunes chrétiens. Ils se réunissent, les dimanches, avec les militants et les groupes dans toutes les villes des environs, jusqu’à ce qu’à Noël 1943, la surveillance de la Gestapo se resserre : les groupes doivent passer à 5 membres maximum, pour ne pas attirer l’attention dans les cafés. Son seul objectif ? "Être rédempteur avec le Christ, payer pour les autres comme Lui l’avait fait". Quant à l’abbé Rabourdin, il regroupe séminaristes et religieux pour former Le Monastère et seconder par la prière l’action des jocistes.

Vers le milieu du mois de mars 1944, les nazis perquisitionnent chez l’abbé Rabourdin et trouvent une lettre du cardinal Suhard encourageant à constituer des groupes jocistes et à se mettre en relation avec des groupes allemands d’action catholique en résistance contre le parti nazi. Henri est arrêté le lendemain et transféré à Gotha où il est interrogé et torturé.

Une âme pieuse

Henri Marrannes ne se plaint pas des coups qu’il reçoit. Un certain Eugène Jean, travaillant à l’usine Horch, de Zwickau, raconte sa rencontre avec Henri Marrannes et la manière qu’il avait de vivre et de proclamer sa foi. "Je suis chrétien, de la JOC, et les brimades et les coups que je reçois sont peu de choses près des supplices que Jésus a supportés pour toi comme pour moi. Et puis, c’est mon offrande pour le bien de mes frères jocistes ; c’est ma façon de prier, à moi – et pour tous les hommes, comme le Christ", disait-il.

Eugène Jean, saisi par la ferveur d’Henri, se considère alors lui aussi en mission auprès des travailleurs français. Henri lui dit son désir et celui d’autres militants emprisonnés d’avoir des hosties pour Noël. Eugène se déguise en prisonnier, obtient des hosties consacrées de l’aumônier du camp voisin et les fait passer dans une boîte de cirage Lion noir, bien propre.

Pense au Ciel. Ici, c’est déjà le couloir qui y mène.

Henri subit des interrogatoires de plus en plus durs. Il est torturé, battu à coups de planche. Transporté à l’infirmerie, il a encore la force de murmurer une dernière prière en faisant un signe de croix avec les doigts. Son ami Eugène l’accompagne lorsqu’il prononce ses derniers mots : "Pense au Ciel. Ici, c’est déjà le couloir qui y mène. Prie beaucoup et toujours pour les autres, moi, et toi ; c’est le Seigneur qui sait ce qu’il doit faire de nous". Il meurt le lendemain, le 4 avril 1945, à l’âge de 22 ans.

"Henri, dira le père Yves Rabourdin, était de la trempe des jocistes de la première génération pour lesquels s’alliaient l’amour de la masse et l’amour du Christ : Nous referons chrétiens nos frères... Le secret de sa vie spirituelle transparaissait dans son activité [...]. C’est lui qui m’a poussé "l’épée dans les reins" pour me lancer dans l’aventure de la mission de Thuringe. [...] Lui, avec les autres, m’a obligé à réfléchir sur ma place de prêtre dans l’Église. De formation sulpicienne, je vivais le "prêtre religieux de Dieu". Ce sont EUX qui m’ont ouvert au rôle du "prêtre missionnaire dans l’Église" et accompagnateur de ceux qu’on appelait alors les militants".

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