L’histoire de la mémoire des cinquante martyrs catholiques victimes "en haine de la foi" du décret Kaltenbrunner du 3 décembre 1943 reste à écrire. Comment expliquer en effet qu’il ait fallu attendre 80 ans pour aboutir à leur béatification alors que la haine explicite du nazisme pour le christianisme est attestée par le vécu de ces prêtres, séminaristes, religieux, fidèles laïcs ayant subi tortures, humiliations déportation et mort ? Un historien a parlé d’une « mémoire désunie » à propos du deuxième après-guerre, par opposition à l’expérience des tranchées de la Première Guerre mondiale. Ce fait s’explique par l’expérience vécue d’un patriotisme humilié par la défaite et l’occupation nazie sur la plus grande partie de l’Europe. Cette désunion n’a pas épargné non plus la mémoire chrétienne de la guerre. Ce qui a été fait pour la Shoah et qui n'épuise pas encore aujourd'hui les débats mémoriels comme l’attestent les points de vue différents d’Annette Wieviorka et de François Azouvi ne l'a pas été pour la mémoire chrétienne, même si de nombreuses allusions apparaissent dans l’œuvre considérable de Mgr Charles Molette (En haine de l’Évangile, Fayard, 1993 ; Prêtres, religieux et religieuses dans la résistance au nazisme, Fayard, 1995). Nous ne pouvons donc formuler ici que quelques explications.
Résistance armée et résistance spirituelle
La difficulté de faire aboutir la cause des chrétiens requis du STO relève de facteurs multiples qui remontent aux premières années de l’après-guerre : la honte liée au STO, le refus d’assimiler les requis à des "déportés du travail" (loi de 2008), les problèmes politiques auxquels est confronté l'épiscopat par rapport à ses relations avec Vichy au lendemain de la Libération, le primat du modèle prestigieux de résistance armée ou à caractère politique sur celui d’une résistance purement civile ou religieuse. Et ce primat n’a pas épargné l'Église de France. Deux lignes de fracture peuvent être repérées.
Tout d’abord, la labellisation du "front de résistance spirituelle" par le Témoignage chrétien qui en revendique après-guerre l’exclusivité — au moins sémantique — et qui évolue très vite dans un sens progressiste en rupture avec l’esprit des Pères fondateurs Chaillet, Fessard, de Lubac. En 1945, la demande en faveur d'un article des Cahiers du Témoignage chrétien sur les martyrs de l'apostolat en Allemagne n’aboutit pas : "Il semble que l'Église ait honte de ses martyrs", conclut le père Henri de Lubac. Rappelons que la notion de "résistance spirituelle" a pourtant été employée pour la première fois en 1935 par les rédacteurs de la revue Esprit pour saluer la résistance des pasteurs Barth, Bonhoeffer, Niemöller au "paragraphe aryen" imposé par Hitler, expulsant les pasteurs luthériens d’origine juive de l’Église évangélique. L’universalité du baptême commun aux Églises était le fondement de ce non possumus. Comment, dans ces conditions, refuser aux martyrs de l’apostolat le titre de "résistants spirituels" que l’on avait accordé, avec raison, à nos frères protestants ?
Le choix de l’enfouissement
Ensuite, la perspective de la ligne d'enfouissement dans la masse ouvrière caractérisée par l'évolution de la Mission de France et de la Mission de Paris allait à l'encontre d'une volonté de faire mémoire des confesseurs de la foi qui risquait de les singulariser par rapport à l'idéologie de "la masse". Émile Poulat avait déjà constaté que "sur les vingt-trois aumôniers clandestins qui revinrent, un seul, le jésuite Henri Perrin, et trois ans après son retour, reprit la vie ouvrière". Tout se passe comme si l'idéal d’inspiration marxiste du prêtre incarné dans la masse prolétarienne devait se substituer à l'idéal apostolique de conquête. De l’enfouissement imposé par le régime nazi succédait l’enfouissement consenti au nom d’un marxisme qui n’osait dire son nom.
Enfin, le primat de la victime sur le héros marque aussi le changement générationnel des années soixante. À la figure héroïque et sécularisée du martyre pour la cause politique se substituait celle de la victime civile dans le contexte mémoriel de la Shoah, inaugurant la "concurrence des victimes" (Jean-Michel Chaumont).
Les martyrs absents ont toujours tort
Une dernière raison d’ordre existentiel doit être prise en compte. Les absents martyrs ont toujours tort aux yeux du monde. Le psychiatre juif autrichien Viktor Frankl (1905-1997), survivant des camps de la mort, disait à propos de l’expérience concentrationnaire que "les meilleurs ne sont pas revenus". Quoiqu’on puisse penser de cette affirmation, elle était partagée par bien des témoins survivants de nos martyrs qui furent leurs compagnons de déportation : les pères Gaben, Gerbeaux, Brun, Beschet, Harignordoquy, et d’autres, sans lesquels nos martyrs seraient peut-être restés dans l’anonymat. Leur raison de survivre à la déshumanisation concentrationnaire : pouvoir témoigner que la vie spirituelle, la charité admirable du frère Gérard-Martin, le ministère sacramentel de l’abbé Jules Grand ont vaincu l’enfer des camps.











