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120 ans de la loi de 1905 : le compromis et l’intransigeance de Waldeck-Rousseau

Pierre Waldeck-Rousseau - Henri Gervex

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Eric de Legge - publié le 08/12/25
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Auteur d’une monumentale biographie de Pierre Waldeck-Rousseau, (1846-1904) homme politique clef de la IIIe République, Christophe Bellon, professeur d’histoire contemporaine à l’Université Catholique de Lille, revient sur le rôle déterminant joué par ce républicain "opportuniste" dans les années qui ont précédé le vote de la loi de Séparation de 1905 dont on célèbre les 120 ans cette année.

Alors que ce 9 décembre 2025 marque le 120e anniversaire de la loi de Séparation des Eglises et de l'Etat, Christophe Bellon, professeur d’histoire contemporaine à l’Université Catholique de Lille, a rédigé une monumentale biographie de Pierre Waldeck-Rousseau, (1846-1904) homme politique clef de la IIIe République. "Waldeck-Rousseau admet l'anticléricalisme de la IIIe, quelque chose de normal selon lui qui faisait fonctionner la République", assure-t-il à Aleteia. "La question de la séparation, il en a finalement peu parlé. Le plus souvent, il dit qu’il ne la veut pas. En réalité, sa conception personnelle et son rapport à la religion l'ont longtemps freiné dans l'aveu d'un éventuel ralliement. La seule chose qui est claire dans son esprit, c'est quand il dit que la séparation est inéluctable, et qu'elle se fera." Entretien.

Aleteia : Personnage central de la IIIe République entre 1879 et 1902, quel rôle Pierre Waldeck-Rousseau a-t-il joué en amont de la loi de 1905 ?
Christophe Bellon : Quand Waldeck-Rousseau entre en politique, il a un rapport classique avec la question laïque chez les républicains, concevant l'anticléricalisme comme un fonctionnement régulier de la République. Cependant, il développe une singularité comparé à ses camarades Opportunistes comme Gambetta ou Ferry. Par ses parents, Waldeck-Rousseau s'inscrit dans la religion catholique. Son père était un député républicain catholique de la Constituante de 1848, sa mère de culture janséniste. Cela fait de lui une personnalité un peu spéciale parmi les républicains à l'anticléricalisme militant. Cette distorsion apparente se manifeste quand il est au gouvernement. Deux fois ministre de l'Intérieur, d'abord dans le grand ministère de Gambetta en 1881, il refuse de prendre en charge le ministère des Cultes, ne souhaitant pas mettre en place une politique d'anticléricalisme militant, avant de se résoudre à prendre le poste sous Jules Ferry. Il sera aussi ministre des Cultes plus tard, en 1899, lorsqu'il sera président du Conseil. C'est une démarche singulière.

Ardent défenseur du Concordat, Pierre Waldeck-Rousseau souhaitait-il vraiment une loi de séparation ?
Comme les républicains Opportunistes, il ne souhaite pas mettre en place, en tout cas pas mettre à l'ordre du jour parlementaire, une loi de séparation de l'Église et de l'État. D'abord, parce qu'il estime que le cadre Concordataire est le cadre juridique dans lequel fonctionne le régime des cultes, et qu'il n'y a aucune raison d'y mettre fin. Le Concordat permet à l'État de contrôler l'Église et de maintenir le rapport entre les sphères religieuse et politique. Deuxièmement, il devine que la séparation viendra, il le dit à plusieurs reprises, mais il estime que la République vient seulement d'être instaurée et que la réforme de la séparation pourrait la mettre à bas. Il faut donc commencer par une petite séparation, celle de l'Église et de l'École. C'est en ce sens que les lois Ferry seront mises en place à partir de 1881. Un autre de ses arguments consiste à dire qu'il n'y a pas de majorité au Parlement pour la séparation. À chaque fois que des projets ou propositions de loi sont déposés dans les années 1880 et 1890, on s'aperçoit qu'il n'y a pas de majorité pour les voter. Enfin, il estime qu'avant de faire la séparation qui viendra un jour, il faut d'abord passer par une loi qui donne un statut aux congrégations religieuses.

Pour Waldeck-Rousseau, tant qu'on n'a pas réglé la question des congrégations, on ne peut pas séparer l'Église et l'État.

Le statut des congrégations, c’est cela le véritable sujet pour lui ?
Oui. Pour Waldeck-Rousseau, tant qu'on n'a pas réglé la question des congrégations qui sont nées et se sont développées hors du Concordat, on ne pourra pas séparer l'Église et l'État, puisque la question congréganiste continuera de se développer une fois l'Église et l'État séparés. Donc il "régle la question" dans la loi de 1901 sur les associations qui comporte un titre relatif aux congrégations religieuses, lequel permet de donner enfin un statut aux congrégations. C'est seulement à partir du vote de cette loi, en 1901, qu'on peut envisager en pratique la séparation de l'Église et de l'État. Arrivent les élections législatives de 1902 que Waldeck-Rousseau remporte. Mais il ne continue pas comme président du Conseil, il est fatigué, bientôt il apprendra qu'il est malade. Émile Combes est nommé et applique la loi de Waldeck-Rousseau de 1901 de manière extrêmement brutale, en ne donnant quasiment aucune autorisation aux congrégations, en appliquant une politique anti-congréganiste contraire à l'esprit de la loi de 1901. À ce moment-là, Waldeck-Rousseau vit ses derniers moments. Entre 1903 et 1904, il écrit que la séparation lui paraît désormais inéluctable, même si dans son esprit et dans le contexte dans lequel elle se prépare, il considère indispensable que cette séparation soit faite dans un contexte d'apaisement, ce qui est loin d’être le cas à cette époque. Waldeck-Rousseau meurt au mois d'août 1904 et ne verra pas les débats de la loi en 1905.

La loi de 1901 sur la liberté d'association, selon lui, c'était une façon de préparer une loi de séparation ou bien seulement une façon de combler une lacune du Concordat ?
L'objectif numéro un pour Waldeck-Rousseau c'est de pouvoir légiférer sur un sujet qui permette aux citoyens d'aimer davantage la République, de la conserver, de l'enraciner. Un héritage de son père, qui déjà en 1848, travaillait sur la politique associative. Waldeck-Rousseau avait déjà tenté dans les années 1880 de mettre en place une politique associative, sauf que les congrégations religieuses étaient très présentes et on ne pouvait pas légiférer. Donc, il s'est contenté d'une première étape, en 1884, une loi sur les associations professionnelles, ce qui a donné la loi sur les syndicats. Ce n'est que quinze ans plus tard, après l'affaire Dreyfus, qu'il a décidé de mettre à l'ordre du jour un projet de loi sur le mouvement associatif dans son ensemble, au-delà des syndicats, qui allait toucher aussi les congrégations et ainsi permettre de les encadrer. La loi sur les associations, chez Waldeck-Rousseau, c’est vraiment renforcer la République pour la rendre définitive. Dans son esprit, une fois que ces congrégations religieuses auront un statut clair et que les citoyens pourront se réunir afin d'enraciner la République, il pourra y avoir une séparation… à condition que le législateur l’écrive comme un moyen d'apaisement, ce qu'Aristide Briand fera à la suite de Waldeck-Rousseau.

Défenseur du Concordat, il n’aurait pas freiné une loi de séparation malgré le contexte inflammable de l’époque ? 
Je pense qu'il aurait adhéré. On ne peut pas refaire l'histoire, mais ce qui est certain, c’est que le projet de la commission menée par Aristide Briand a rallié beaucoup de concordataires et il y a fort à parier que Waldeck-Rousseau aurait lui aussi adhéré à l'esprit de la loi. En 1903, il disait de la séparation, "elle peut être envisagée, mais si elle doit être faite, qu'elle soit faite de manière apaisée". On ne sait pas ce qu'il aurait vraiment voté. Mais songez que tous les élus de l'Alliance républicaine démocratique, le parti de centre-gauche qu’il a créé en 1901, ont voté la loi de séparation en 1905. Il est cependant resté jusqu'à la fin de sa vie méfiant et réticent, considérant que le Concordat ne pourrait être brisé, abrogé, ou suspendu, qu'à la condition que le nouveau régime des cultes, en quelque sorte la séparation, soit un régime apaisé, permettant à la République de fonctionner et de s'enraciner, et non pas de la diviser en deux blocs.

"Waldeck-Rousseau admet l'anticléricalisme de la IIIe, quelque chose de normal selon lui qui faisait fonctionner la République."

Catholique, comment Waldeck-Rousseau articulait sa foi et ses opinions politiques ?
On pourrait le qualifier de subjectiviste ! Il avait tissé un lien direct avec la foi, avec Dieu. Et à côté de cela, la République était tout pour lui, c’est un régime qu’il a sauvé au moment de l’affaire Dreyfus. Waldeck-Rousseau admet l'anticléricalisme de la IIIe, quelque chose de normal selon lui qui faisait fonctionner la République. La question de la séparation, il en a finalement peu parlé. Le plus souvent, il dit qu’il ne la veut pas. En réalité, sa conception personnelle et son rapport à la religion l'ont longtemps freiné dans l'aveu d'un éventuel ralliement. La seule chose qui est claire dans son esprit, c'est quand il dit que la séparation est inéluctable, et qu'elle se fera. En somme, il ne dit pas "je la veux", il dit "elle se fera". In fine, Waldeck-Rousseau aura mis la République au-dessus de sa croyance personnelle et peut-être aurait-il voté la Séparation, sans pour autant participer lui-même à son élaboration. Comme d'autres élus républicains qui étaient catholiques, la foi était pour lui une affaire privée et la République devait continuer. Il était fidèle à cette République définitive que voulait faire son père. Elle prenait le pas sur le reste et restait prioritaire. Il n'y a pas chez Waldeck-Rousseau ce sentiment que ce que l'on croit in pectore peut contrarier ce que l’on met en place au quotidien. Il s'est disputé avec Émile Combes, il l’a combattu pendant deux ans, non pas parce qu'il ne voulait pas de laïcité, mais parce qu'il ne voulait pas que la séparation se mette en place comme Combes l’imaginait. Fondamentalement, sans abandonner ses conceptions personnelles, Waldeck-Rousseau a voulu faire avancer la République. La conforter, c’était aussi donner des gages à ceux qui, plus anticléricaux que lui, ou certainement moins croyants que lui, voulaient la séparation. Je pense qu'il a suivi un chemin de crête, en quelque sorte, entre le compromis et l'intransigeance.

Pratique : 

Waldeck-Rousseau, Sauver la République, de Christophe Bellon, CNRS Éditions, 544 pages, 26 euros
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