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Soixante ans après, la théologie de Vatican II toujours à découvrir

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Jean Duchesne - publié le 07/12/25
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Soixante ans après, les événements des 7 et 8 décembre 1965, liés à la clôture du IIe concile du Vatican, retentissent toujours au présent et sur l’avenir. La théologie qui a inspiré Vatican II demeure largement à découvrir, souligne l’essayiste Jean Duchesne, cofondateur de la revue internationale de théologie "Communio".

Le 8 décembre 1965, fête de l’Immaculée Conception, le cardinal Pericles Felici, secrétaire général du concile Vatican II, donne lecture du bref apostolique In Spiritu Sancto où Paul VI prononce la clôture de ce concile. Le pape a fait la veille, lors de la dernière séance publique, un substantiel discours conclusif, et il a signé plusieurs documents importants : le motu proprio Integræ servandæ, par lequel le Saint-Office, héritier de l’Inquisition, était remplacé par la Congrégation pour la doctrine de la foi ; une déclaration commune avec le patriarche Athénagoras de Constantinople et le bref apostolique Ambulate in dilectione levant l’excommunication en 1054 de l’Orient orthodoxe ; et enfin la déclaration Dignitatis humanæ, l’ultime texte voté au concile, sur la liberté religieuse. Rien de tout cela ne reste anecdotique.

Œcuménisme et ouverture

Pour commencer par le retentissement le plus immédiat aujourd’hui, le récent voyage du pape Léon XIV à Nicée, pour le dix-septième centenaire du tout premier concile, s’inscrit dans le prolongement de l’embrassade entre Paul VI et Athénagoras à Jérusalem en janvier 1964. Près de deux ans plus tard, ce 7 décembre 1965, la réconciliation est formellement scellée. Le cheminement vers la communion est ainsi désobstrué, mais les progrès y demeurent lents, car l’exigence de l’unité est concurrencée par d’autres soucis. Au sein de la chrétienté unie à Rome, c’est en Occident la sécularisation, et ailleurs l’inculturation ou des situations minoritaires. Et, du côté orthodoxe, il y a les divisions liées aux nationalismes, particulièrement russe. 

Si l’on en vient maintenant aux apports de Vatican II, deux passages sont plus spécialement à retenir du bilan lucide que dresse Paul VI dans son grand discours final. D’abord, "l’Église [...] ne s’est pas contentée de réfléchir sur sa propre nature et sur les rapports qui l’unissent à Dieu ; elle s’est aussi beaucoup occupée de l’homme, tel qu’en réalité il se présente à notre époque". C’est là l’« ouverture" demandée par Jean XXIII dans son discours inaugural du 11 octobre 1962 : "Il faut que [la] doctrine certaine et immuable, qui doit être respectée fidèlement, soit approfondie et précisée d’une façon qui répond aux exigences de notre temps."

Rupture ou pas ?

Mais un peu plus loin, Paul VI répond aux réticents, minoritaires dans l’assemblée. Ils craignent qu’on ait "fait dévier la pensée de l’Église [...] vers les positions anthropocentriques prises par la culture moderne". Non, soutient-il fermement, car "toute la richesse doctrinale ne vise qu’à une chose : servir l’homme". Ce qui requiert l’écoute, la compréhension, le dialogue, "la voix familière et amie de la charité pastorale", et pas seulement (en tout cas pas uniquement) "sous forme de sentences dogmatiques extraordinaires".

La question qui a suscité depuis d’incessantes tensions et polémiques est donc déjà bien perçue ici : ce concile a-t-il constitué une rupture ? Pour certains, l’« ouverture" n’aura été rien de moins qu’un reniement. Pour d’autres, elle sera trop timide et reste inachevée. Au lendemain du concile, dans l’enthousiasme général, ces derniers semblent l’emporter. Or cet emballement est retombé peu à peu. Les "progressistes" qui n’ont pas fini par quitter l’Église n’ont pas fait beaucoup de disciples. Les revendications d’assouplissements dans les domaines de la morale, de la discipline et de la "gouvernance" ne se réclament plus de Vatican II et émanent de pays "riches" où les églises se vident, contrairement à ce qui se constate à l’échelle mondiale.

Recentrage

Des mutations significatives ont cependant eu lieu dans la décennie qui a suivi le concile. On pense tout de suite à l’abandon de la soutane cléricale et à la réforme liturgique. Mais la substitution moins visible de la Congrégation (maintenant dicastère) pour la doctrine de la foi au Saint-Office, actée à la clôture du concile, est un changement bien plus profond. Ce n’est plus une espèce de « police de la pensée », car sa mission n’est pas de débusquer des dissidences afin de les punir, mais de « promouvoir et protéger la foi et les mœurs », afin que ce qu’enseigne l’Église soit clairement accessible à tous. Le secret des procédures est levé, et l’Index (liste des livres décrétés pernicieux et donc interdits aux fidèles) est supprimé.

Ce recentrage positif répond aux vœux (parfois explicites) d’un jeune théologien du nom de Joseph Ratzinger. Avec d’autres devenus ses amis, il sait que l’Église doit sortir du ghetto intellectuel où elle s’est retranchée autour de 1900 pour résister au modernisme infiltré jusque dans ses rangs. Pour les rénovateurs du milieu du XXe siècle, la fidélité suppose en premier lieu d’intégrer leur travail dans toute la Tradition catholique. Sa source est la Révélation et d’abord la Parole de Dieu, et elle comprend le « développement (cumulatif) du dogme », guidé par l’Esprit saint au fil de l’histoire et repéré par Newman — incluant les Pères de l’Église et tous les grands penseurs médiévaux (sans se limiter à saint Thomas d’Aquin, ni bien sûr l’oublier).

La « nouvelle théologie » du XXe siècle

Et d’autre part, ces "nouveaux théologiens" sont, pour plusieurs raisons, conscients de la nécessité de prêter attention à la culture contemporaine. Impossible en effet d’ignorer la langue et donc la mentalité de ceux auxquels s’adresse l’annonce de la foi. Il convient ensuite d’utiliser les outils d’analyse et de vérification de la recherche profane, car le donné révélé n’a rien à craindre de son examen critique ni de la rigueur scientifique, qui contribuent même à sa crédibilité. Il faut enfin discerner ce qui, aux niveaux esthétique et cognitif dans chaque civilisation, peut s’épanouir grâce à l’Évangile, aider à l’accueillir, à le mettre en œuvre, même si ce ne peut jamais être — du moins jusqu’à la fin des temps — de façon totale et définitive.

D’une certaine manière, Vatican II arrive trop tôt, avant que les perspectives ainsi dégagées soient assimilées. La médiatisation du concile impose l’idée que l’Église se lance dans une modernisation à tout crin, et l’habitude d’un conformisme aveugle fait qu’on s’y adonne sans s’interroger davantage que lorsque le mot d’ordre était l’antimodernisme, c’est-à-dire l’inverse. Bien des débordements naïfs et brutaux auront ainsi lieu, aux niveaux de la liturgie, de la catéchèse, de la discipline ecclésiastique et de la morale privée — par exemple dès 1968, quand Paul VI est jugé rétrograde pour avoir réprouvé la contraception dans Humanæ vitæ.

« Conciliolâtrie » et « conciliophobie »

Les simplifications abusives de cette "conciliolâtrie" expliquent en partie leurs symétriques "conciliophobiques". Celles-ci s’avèrent plus durables, car en plus d’un attachement formel aux rites « d’avant » (mais pas si anciens), on trouve chez les plus "durs", qui rompent avec Rome, un rejet principiel et prémoderne de la déclaration sur la liberté religieuse qui (on l’a vu) couronne Vatican II (et aussi de l’œcuménisme et du dialogue interreligieux). Ils y dénoncent une justification de l’indifférentisme ou relativisme condamné par Pie IX, Léon XIII et Pie X. 

Il n’est pas du tout évident que cette rigidité soit intellectuellement fondée. On peut en fait voir là non pas du laxisme, mais un rappel que Dieu attend de l’homme une réponse libre et qu’aucune autorité sociale ne devrait imposer à quiconque d’aller contre sa conscience. La théologie qui a inspiré Vatican II et l’imprègne — autrement dit l’interprétation du dépôt de la foi en fonction des besoins du moment — demeure donc largement à découvrir. On aurait tort de s’en étonner. Les dons de Dieu sont si denses et si abondants que l’on ne peut se les approprier tous d’un seul coup. Aucun concile n’y est parvenu (ni ne l’a prétendu d’ailleurs). Le legs de Vatican II — qui n’est pas une nouveauté tirée de nulle part et reste à recevoir et mettre à profit — est que l’Église a sa place dans le monde comme servante et non dominatrice.

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