"Nous nous sentons seuls", confiait en juin dernier le père Fadi Azar, prêtre franciscain en Syrie, à l’Aide à l’Église en détresse (AED), alors que la communauté chrétienne pleurait la mort de 25 fidèles dans un attentat suicide le 22 juin. Avec le résultat qui est aujourd’hui bien connu et que l’Œuvre d’Orient pointe dans un nouveau rapport sur la communauté chrétienne en Syrie : les fidèles, devant le manque de sécurité, préfèrent l’exil à une vie sous la menace des bombes. Au début de la guerre en 2011, les chrétiens étaient "environ 1,5 million, soit entre 6 et 7% de la population totale […], aujourd’hui, cette communauté a perdu près de 80% de ses membres", au point qu’elle ne représente plus que 2,4% de la population syrienne. Une dynamique démographique qui pose la question de la "survie" de cette communauté, victime de persécutions, de discriminations et de déplacements forcés depuis des années, pointe le rapport.
La communauté "la plus amoindrie"
Comment expliquer ces difficultés à survivre, en tant que communauté ? La population chrétienne a été celle qui a été "la plus amoindrie" de la guerre qui vient tout juste de s’achever, voici un an. De nombreux morts ont été à déplorer dans des bombardements, mais surtout, la communauté a dû faire face à un "exode massif" de ses membres, lié à la violence de cette guerre et "aux pertes et aux dommages qu’ils ont subis" : des quartiers chrétiens entiers ont été engloutis dans des combats durant plus de dix ans. Des villages ont quasiment été rayés de la carte, obligeant les habitants qui y vivaient à un départ forcé de leurs terres. D’autres ont été victimes de meurtres, de conversions forcées, de taxes, de détentions arbitraires ou de discriminations de la part de l’État islamique, qui a contrôlé des années durant des pans entiers de territoires syriens.
Cette guerre a laissé des traces sur ceux qui ont fait le choix de rester. Les chrétiens vivent comme la grande majorité de la population en dessous le seuil de pauvreté, avec moins de 20 euros par mois. Ils manquent principalement d’eau, de médicaments et de nourriture. "En dépit de quelques ONG chrétiennes et de leurs Églises respectives", ces communautés se sont senties abandonnées, au vu du peu d’aide humanitaire, apportée par les institutions internationales, dont elles ont bénéficié pour panser leurs plaies. Bien qu’il soit difficile d’établir des statistiques dans ce pays meurtris par près de quinze ans de guerre, les chrétiens seraient encore environ 300 000 en Syrie. À Alep par exemple, qui comptait 200 000 chrétiens avant la guerre, seuls 25 000 ont su se maintenir dans cette ville d’importance. Un autre événement dramatique a joué un rôle capital dans ce recul des communautés chrétiennes : le tremblement de terre de 2023, qui avait fait au moins 6 000 morts, provoqué le départ de 400 000 familles et nécessité une aide d’urgence à plus de 8 millions de personnes.
Des "artisans de paix"
Malgré tout, cette étude se veut optimiste et rappelle d’emblée les lieux où les chrétiens sont particulièrement attendus, encore aujourd’hui. Dans le domaine de la Santé, ils ont construit des dispensaires, des hôpitaux et des centres de soins primaires. Ils s’investissent dans l’éducation, avec la création d’écoles et de centre d’alphabétisation et sont très présents dans le domaine associatif : orphelinats, foyers, centres pour personnes en situation de handicap, œuvres caritatives, sont les réalisations des communautés chrétiennes locales. Surtout, ces institutions et ces réalisations "viennent en aide à tous". Les chrétiens sont aussi "nombreux à agir collectivement pour rétablir la confiance entre les communautés, souvent divisés", "créant des espaces de dialogue et de médiation, où chacun peut être entendu, renforçant ainsi le tissu social et ouvrant la voie à une coexistence pacifique et à une stabilité pour le pays, et a fortiori pour la région", insiste le rapport. Ils agissent "comme des artisans de paix", partout où ils peuvent se rendre utiles.
En conclusion de ce rapport, l’Œuvre d’Orient préconise une série de mesures d’urgence pour garantir la pérennité de ces communautés chrétiennes, nécessaires à la reconstruction de la Syrie. En premier lieu, "instaurer rapidement des mécanismes pour soutenir une réconciliation et une justice adaptée pour tous les Syriens". Également de "mettre en place des mécanismes internationaux et de financement pour assurer une reconstruction inclusive". Et enfin, "que la communauté internationale se mobilise durablement afin de promouvoir la diversité ethnique et religieuse en Syrie". "Nous n’avons pas à nous effacer, insistait Mgr Youlian Jacques Mourad, archevêque syro-catholique de Homs, auprès de l’AED. Nous sommes les seuls à pouvoir discuter avec toutes les communautés. Nous faisons partie du pays et de son histoire."










