Comme le krach boursier de Wall Street, qui fit vaciller l’économie mondiale dans les années trente et conduisit à la reformulation keynésienne du capitalisme, le concile Vatican II fut "un événement de longue durée", aux conséquences immenses pour l’Église et pour le monde : une véritable matrice culturelle. Soixante ans après la clôture de cet événement capital, le 8 décembre 1965, il est sans doute utile et nécessaire de reprendre l’exploration de ses coulisses, sans faux-semblants. L’exercice pourrait en effet tourner à l’autocélébration institutionnelle ou à la diatribe amère tant le sujet a pris la forme d’un totem : berceau d’une nouvelle Pentecôte pour les réformateurs les plus exaltés, trahison de l’enseignement séculaire de l’Église pour les catholiques fidèles à la tradition. Comment retrouver l’histoire authentique du concile sous tant d’interprétations contradictoires ? Comment "montrer l’événement dans toute sa complexité" ? Il ne fallait pas moins que la plume précise et rigoureuse d’Yves Chiron, son exploration méticuleuse des archives en latin (les Actes du concile) et son honnêteté intellectuelle pour brosser un tableau clair, vrai et dépassionné du concile Vatican II (Nouvelle Histoire du concile Vatican II, Artège, 2025).
Un concile atypique
Vatican II apparaît à plus d’un titre comme un concile atypique. Par son format d’abord : 2500 cardinaux, évêques, prélats et abbés majeurs ont participé aux quatre sessions d’environ trois mois chacune qui se sont déroulées sous la coupole de la basilique saint Pierre de Rome du 11 octobre 1962 au 8 décembre 1965. Jamais un concile n’avait rassemblé autant de monde au même endroit.
Par ses intentions et sa procédure ensuite. On aurait pu vouloir achever le précédent concile, celui de Vatican I, réuni par le pape Pie IX en 1869 et interrompu par l’annexion de Rome par les troupes italiennes le 20 septembre 1870, pour mieux prendre en charge les questions nouvelles qui se posaient à l’Église. C’était l’intention de Pie XI puis de Pie XII, qui amorcèrent des travaux préparatoires avant de les suspendre et de les remplacer par un exercice plus classique du magistère (encycliques, décrets etc.).
Le principe de l’aggiornamento
Au contraire, l’annonce du concile Vatican II par le pape Jean XXIII, fraîchement élu, à ses cardinaux, le 25 janvier 1959, eut des allures de Deus ex machina. Aux dires du Saint Père, l’idée procédait d’une "inspiration". Elle plongea la curie dans une grande perplexité. Il n’était plus question de compléter Vatican I mais de "donner un nouvel élan à l’Église", selon le principe de l’aggiornamento, la mise à jour de la doctrine. Pour la première fois dans l’histoire de l’Église, un concile ne se traduirait par aucun anathème, aucune condamnation des erreurs auxquelles l’Église pouvait être confrontée par la philosophie moderne.
Largement inspiré par le cardinal Montini, futur Paul VI, le discours d’ouverture prononcé par Jean XXIII, donna le ton de cet optimisme en fustigeant les "prophètes de malheur qui prédisent sans cesse le pire, comme si la fin du monde était proche". Inscrit dans le contexte des sixties, le concile ne mesura sans doute pas à quel point il s’inscrivait dans une période de mutation culturelle décisive et, au fond, accompagnait un mouvement qui pourrait bien finir par se retourner contre l’Église elle-même.
La pression des réformateurs
Vatican II fut aussi un concile sous pression des réformateurs. Yves Chiron analyse avec finesse la stratégie du "péri-concile", l’ensemble des initiatives hors cadre conciliaire destinées à influencer le concile en vue d’une plus grande ouverture au monde : journalistes, laïcs, théologiens, évêques mirent en branle l’opinion publique à travers des livres, des articles, des conférences, exerçant ainsi "une influence considérable". C’est le "concile des médias", dont parlera plus tard le pape Benoît XVI, pour l’avoir vécu de l’intérieur comme jeune prêtre. Mais la lutte d’influence se joua aussi au sein de l’aula conciliaire. Le concile Vatican II marqua en effet le retour en grâce de théologiens sanctionnés par le pape Pie XII, le jésuite Henri de Lubac, les dominicains Yves Congar et Marie-Dominique Chenu. Soupçonné de modernisme par le Saint-Office, Lubac avait été interdit d’enseignement par le général des jésuites en 1950. Réhabilité par Pie XII avant le concile, il est nommé par Jean XXIII consultant de la Commission préparatoire du concile. Ses ouvrages, Catholicisme et surtout Méditation sur l’Église (1953), exerceront une influence importante sur le concile.
De nouveaux acteurs parvinrent aussi à faire entendre leur voix, tel le jeune théologien suisse Hans Küng, nommé peritus (expert) de l’évêque de Rottenburg-Stuttgart en 1962, et auteur d’un ouvrage remarqué et pour le moins audacieux sur l’esprit du concile. Il y écrivait notamment à propos de l’Église : "La critique, voire une critique véhémente, peut être un devoir". Le concile fit aussi une place aux observateurs extérieurs, orthodoxes et protestants, à la grande satisfaction du père Congar : "Bien sûr, il faudra que leur présence soit efficace : tout reste à faire. Mais l’essentiel est acquis : ils sont là." "Leur influence sur les Pères conciliaires fut indéniable", analyse Yves Chiron.
Les rapports de force au sein du concile
Dès la première session, le concile vit s’opposer une minorité réformiste, acquise à l’idée du changement, et soutenue par l’opinion publique internationale, à une minorité conservatrice, inquiète du langage nouveau qui s’imposait dans l’Église. La première, appelée à former une majorité, rassemblait les évêques des pays européens les plus riches et donc les plus influents, allemands, belges, hollandais, français, italien. Une coalition se noua autour du cardinal Liénart (Lille), du cardinal Frings (Cologne) et du cardinal Montini (Milan). Elle fut à l’origine d’un coup d’éclat lors de la première séance, le 13 octobre 1962, qui leur permit de remettre à plat les règles du concile et d’obtenir une majorité dans les dix commissions destinées à guider les travaux conciliaires. La minorité conservatrice, qui comptait parmi ses membres le Français Mgr Lefebvre, supérieur de la congrégation du Saint-Esprit, les Brésiliens Mgr de Proença Sigaud et Mgr de Castro Meyer, rassembla parfois jusqu’à 800 voix, soit un tiers des votes, mais elle souffrait d’un manque de coordination. La structure destinée à permettre leur concertation, le Coetus Internationalis Patrum, se réunit rarement et n’avait que peu de relais dans la presse, contrairement à ses adversaires.
La majorité des Pères conciliaires était assez âgée et ne savait au fond par trop à quoi s’en tenir. Elle se laissa facilement manœuvrer par les théologiens réformistes les plus déterminés. Un secrétariat général du concile, confié à Mgr Felici, avait pour fonction de coordonner les travaux, de répartir les prises de parole (en latin) et de soumettre les schémas au vote. Il y eut au total 538 scrutins. Quand un schéma était adopté à la majorité des deux tiers, il était promulgué solennellement par le pape comme constitution, décret ou déclaration, valable pour l’Église universelle.
Le contrôle des papes
Malgré l’autonomie des Pères dans la conduite de leurs débats, les papes, Jean XXIII, pour la première session, et Paul VI, pour les trois sessions suivantes, gardèrent indirectement la main sur la teneur des échanges. La question du célibat des prêtres et celle de la contraception, jugées inflammables, furent ainsi soustraites aux discussions du concile. Les intersessions, tout aussi importantes que les sessions, furent par ailleurs mises à profit par les papes, à travers des encycliques ou des initiatives pastorales, pour orienter l’esprit du concile. Adressée pour la première fois dans l’histoire de l’Église non aux catholiques seuls mais "à tous les hommes de bonne volonté", l’encyclique de Jean XXIII, Pacem in terris (1963), qui envisageait la modernité avec un regard plus favorable, lui valut un concert de louanges dans la presse américaine, le Washington post célébrant dans "la voix du pape…la conscience du monde". Élu pape sous le nom de Paul VI, le 21 juin 1963, le cardinal Montini, plus proche des réformistes, joua lui aussi un rôle actif tant dans les intermèdes que sur le concile lui-même.
Par son voyage en Terre sainte, en janvier 1964, au cours duquel il rencontra le patriarche orthodoxe Athénagoras et échangea avec lui un baiser de paix dont l’image fit le tour du monde, Paul VI confirmait l’inflexion œcuménique voulue par le concile. Son intervention au siège de l’ONU à New York, le 4 octobre 1965, offrit "une ratification morale et solennelle des buts de l’ONU", et manifestait le désir de l’Église de correspondre aux attentes de l’éthique mondiale contemporaine, largement fondée sur les droits de l’homme.
Concile pastoral ou doctrinal : points d’achoppement et interprétations
Présenté comme un concile pastoral, Vatican II fut en réalité aussi un concile doctrinal. Sans promulguer de nouveau dogme, il procéda à une reformulation de la doctrine catholique "selon les exigences de notre temps" (Jean XXIII), à travers les différents textes qu’il promulgua : deux constitutions dogmatiques sur l’Église et sur la Révélation, une constitution pastorale sur l’Église dans le monde de ce temps, une autre constitution sur la liturgie, neuf décrets sur l’œcuménisme, la vie religieuse ou encore l’apostolat des laïcs…, trois déclarations sur l’éducation chrétienne, les religions non chrétiennes, la liberté religieuse.
Son caractère hybride et la nouveauté de son langage aboutirent à des propositions très audacieuses, dont Paul VI s’émut avant même la fin du concile. Tandis que les progressistes exaltaient la possibilité d’une rupture, sur le modèle de la Réforme protestante, les partisans de la tradition s’inquiétèrent des risques que représentaient les débats conciliaires concernant la Révélation, la Tradition, la liberté religieuse, la dignité humaine, la collégialité, la participation de la Vierge Marie à l’œuvre de la Rédemption, etc. Ne risquait-on pas d’altérer le sens traditionnel de l’unité de l’Église, l’autorité du pape, le rôle éminent de la Vierge Marie ? N’allait-on pas encourager l’indifférentisme et un humanisme étranger à la question du salut ? À quelques exceptions près, les formules adoptées par le concile restaient assez classiques mais elles ouvraient la possibilité d’herméneutiques contradictoires. Le concile portait en germe la crise postconciliaire. "Nous en espérions un printemps, et il est venu une tempête", avouera quelques années plus tard Paul VI.
Un événement qui n’est pas clos
Réuni en partie pour répondre à la crise théologique qui commençait de poindre sous Pie XII, le concile eut sans doute pour effet de l’accentuer, à travers ses applications divergentes, de 1965 à nos jours. Le paradoxe de ce soixantième anniversaire consiste sans doute à célébrer la clôture d’un événement qui n’est toujours pas clos et dont les questions restent vives. Libre de toute interprétation partisane, l’analyse du concile par Yves Chiron nous permet de retrouver les coulisses de cet événement matriciel du catholicisme contemporain pour le démythifier et pour mieux en saisir les ambiguïtés, peut-être aussi de comprendre les blessures qui traversent l’Église et de les panser.

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