"Catholiques de France : la tentation radicale" : c'est le titre choc d'une enquête diffusée récemment sur France culture (toujours audible en podcast). En quatre épisodes, elle met à nu les difficultés rencontrées par des catholiques de ce pays, antique bastion de la chrétienté, à s'adapter à leur situation minoritaire dans un État laïque et une société pluriculturelle. Ce déclassement est mal digéré par différentes sensibilités catholiques interrogées. Elles la ressentent avec douleur, comme une sorte de complexe d'infériorité s'exprimant, le plus souvent, par des réactions de type défensif et auto-référentiel. Cette série d'émissions fait écho à l'inquiétude soulevée pendant la dernière assemblée des évêques à Lourdes par leur président : "Les dérives identitaires dans notre pays sont comme le bacille de la peste dans Camus", avait déclaré le cardinal Jean-Marc Aveline. Ce phénomène identitaire dans l'Église se caractérise par le triomphe de l'attestation de la foi sur la conversion à l'Évangile. Cette évolution du catholicisme français fait dire au moine bénédictin, écrivain et poète, François Cassingéna-Trévedy, que "Vatican II est mort". Ne se résignant pas à cette bérézina conciliaire, il a quitté son monastère en 2021 pour devenir ouvrier-agricole dans le Cantal, tout en poursuivant son ministère de prêtre en monde rural.
Un contexte périlleux
Vatican II est-il vraiment mort ? La réponse mérite d'être plus nuancée que l'affirmation. Néanmoins cette saillie, sans doute provocatrice, a l'avantage de faire regarder les réalités en face. Incontestablement le fond de l'air que nous respirons en 2025 n'est plus le même qu'en 1965. Le concile s'achève le 8 décembre de cette année-là, il y a juste soixante ans, par une cérémonie impressionnante à Rome : elle a été orchestrée comme un envoi en mission de toute l'Église. Il y avait de l'enthousiasme et de l'espérance palpables sur la place Saint-Pierre. J'étais alors enfant de chœur dans mon bourg du Pas-de Calais. Et je me souviens bien du vent de nouveauté et de recommencement qui soufflait allègrement dans ma paroisse.
En 2025, ce sont l'inquiétude et la peur qui asservissent l'atmosphère. Durant les années conciliaires, on croyait aux progrès technique, social, culturel, politique et spirituel ; et malgré l'épée de Damoclès de la menace nucléaire qui était suspendue, au-dessus des têtes, depuis les bombardements d'Hiroshima et de Nagasaki, on croyait fermement à la paix garantie par l'existence d'institutions et de règles internationales respectées par les grandes puissances. Aujourd'hui, l'Intelligence artificielle (IA), qui n'en est qu'à ses débuts, fait trembler tous les fondements de notre société avancée et de notre philosophie humaine ; nous voyons aussi sous nos yeux des économies de guerre se mettre en place pour parer à d'éventuels conflits déclenchés par des prédateurs menaçants, surarmés et dépourvus de scrupules. Dans ce contexte périlleux, aggravé par la crise écologique et par la confusion des esprits générée par des réseaux d'information mélangeant le vrai et le faux, l'homme et la femme du XXIe siècle sont plus enclins à broyer du noir, à se protéger et à se défendre, qu'à ouvrir joyeusement leurs fenêtres, comme le pape saint Jean XXIII le proposa à l'Église, en convoquant le Concile en 1962.
Changement d’époque
Ce changement d'époque a évidemment des répercussions sur le style de vie et de pensée des catholiques et sur leur manière de "faire Église". Dans les années soixante, les catholiques dits de gauche avaient beau rester minoritaires, ils n'en étaient pas moins influents dans les mouvements, les services d'Église et même dans la vie sociale et politique du pays. On assiste depuis ces dernières années à un net retour de balancier : les élites catholiques se recrutent essentiellement à droite de l'échiquier politique : aux dernières élections législatives, deux catholiques sur trois ont voté pour des partis de droite et d'extrême-droite.
Sur le plan strictement ecclésial, les transformations diocésaines nécessitées par la chute drastique du nombre de prêtres, se caractérisent par la création de nouveaux quadrillages paroissiaux de plus en plus vastes. Mais le prêtre, pourtant en voie de raréfaction, demeure, grâce au renfort de clercs venus de l'étranger ou de communautés sacerdotales, le centre de gravité et le sommet hiérarchique du dispositif pastoral. L'Église de France semble ainsi davantage se référer au modèle ecclésial du XIXe siècle, marqué par une volonté de reconquête, qu'à celui de Vatican II préconisant l'organisation de communautés chrétiennes confiées à des laïcs, ayant été préalablement préparés à la co-responsabilité avec des ministres du culte. À la lecture de la première biographie parue de Léon XIV, spécialement les passages relatant son expérience missionnaire au Pérou, on mesure les différences de niveaux d'acculturation des intuitions pastorales du concile Vatican II entre l'Amérique latine et l'Europe. À Chiclayo, diocèse dont le Pape fut évêque pendant huit ans, Vatican II fait partie des mœurs ordinaires paroissiales ; en France, le concile est encore et toujours un sujet de "guéguerre" liturgique et de controverses herméneutiques !
Une expérience mystique phénoménale
L'histoire expliquera sûrement que le pontificat de François s'est souvent heurté à la résistance au changement des Églises de la "vieille Europe", elle-même confrontée à une crise démographique, politique et culturelle sans précédent, qui la faisait comparer par le pontife argentin à "une vieille dame fatiguée et malade". Sur bien des sujets évoquant la tradition de l'humanisme européen — on pense, par exemple aux migrants — le pape François a résolument ramé à contre-courant des tendances idéologiques dominantes. Mais il a persisté et signé, sans doute pour que l'Église, qu'il a lancée sur les rails de la synodalité, redécouvre la spiritualité incarnée du concile Vatican II. Car celui-ci ne peut se résumer à une bataille rangée entre réformistes et conservateurs. Cette lecture étroitement politique, et fort répandue par les commentateurs, est cependant obsolète. Elle ignore l'expérience mystique phénoménale qui permit à des évêques nés pour la plupart au XIXe siècle, et séparés par d'importantes barrières culturelles, idéologiques et théologiques, de faire ensemble leur autocritique et par là-même celle de l'Église tout entière, sous le regard de Dieu. Ces hommes ont été labourés par la spiritualité de l'évangile du Bon Samaritain (Lc 10, 25-37), brandi comme la parabole paradigmatique du concile. « Au concile, qu'a fait l'Église ? Elle a aimé » déclara saint Paul VI, soulignant ainsi le caractère exceptionnel de Vatican II : premier concile de l'aventure chrétienne à ne condamner ni stigmatiser personne.
Une Église samaritaine
Vatican II est-il mort ? Certaines apparences pourraient en accréditer la thèse. Mais si on replace la question sur un terrain moins quantifiable et plus spirituel, rien n'est moins sûr. Le premier voyage du pape Léon hors d'Italie a été celui d'un authentique petit-fils du concile : il avait l'âge de 10 ans quand il s'est clos. Enfant, il a été marqué par l'enthousiasme conciliaire : il le poussait à jouer à la messe sur la planche à repasser de sa maman. En Turquie et au Liban, le Pape a eu des mots et des gestes remarquables sur l'œcuménisme, sur la paix, sur le dialogue entre les cultures et les religions, notamment entre le christianisme et l'islam, qui fleurait bon la spiritualité optimiste et néanmoins lucide et responsable qui fut celle du bon Samaritain et des Pères du concile. Et puis, disons-le nous, tant que des chrétiens seront capables de changer de route et d'habitude, à l'instar du moine François Cassingena-Trévedy, pour devenir missionnaires d'une Église franchement samaritaine, alors non vraiment, l'esprit, la fécondité spirituelle de Vatican II ne sont pas menacés de mort et ils ne pourront pas s'éteindre.

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