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Mehdi Djaadi : “L’infertilité masculine est encore un sujet trop tabou”

Mehdi Djaadi

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Raphaëlle Coquebert - publié le 05/12/25
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Après avoir sillonné la France durant quatre ans pour le spectacle "Coming out" axé sur sa conversion de l’islam au christianisme, Mehdi Djaadi revient avec un seul-en-scène qui s’attaque, avec sensibilité et humour, à un sujet non moins tabou : l’infertilité. "L’infertilité masculine est encore un sujet trop tabou", regrette-t-il auprès d’Aleteia.

Il a eu mille vies, Mehdi : qui imaginerait que cet affable quadragénaire à succès connu pour avoir embrassé la foi catholique contre vents et marées a mangé son pain noir à l’adolescence passant de la maison de correction à la rue, des larcins de collégien rebelle au trafic de drogue ? Qui sait que sa tonitruante rencontre avec le Christ a été rendue possible grâce à des protestants ? Fort de toutes ces expériences et de toutes ses lectures - la littérature est pour lui une amie de longue date-, le comédien pose sur la nature humaine un regard affûté, tendre et drôle à la fois. Une intelligence du cœur qui fait mouche : bien que le thème en soit périlleux, son nouveau spectacle Couleur framboise cartonne.

Aleteia : Depuis 2021, vous avez témoigné tous azimuts de votre foi en Christ. Vous dites avoir envie de passer à autre chose. Pourquoi ?
Mehdi Djaadi : Je ne renie rien évidemment, mais j’aimerais que l’on se concentre sur mon nouveau spectacle. Élevé à Saint-Étienne dans une famille modeste, j’ai fréquenté l’école coranique, puis découvert l’amour du Christ via un pasteur de mon quartier. J’ai d’ailleurs reçu un baptême protestant en 2007, avant de suivre un parcours de catéchuménat de trois ans pour être reçu dans l’Église catholique, en 2013. J’ai tant raconté ce parcours atypique que j’ai fini par être comme prisonnier de cette étiquette de "musulman converti au catholicisme", jusqu’à me sentir parfois instrumentalisé. Je suis devenu la coqueluche des cathos, qui m’avaient pourtant bien des fois laissé sur le carreau après mon entrée dans l’Église.

Que voulez-vous dire ?
Que je me suis parfois senti très seul après la messe du dimanche. Dans l’islam, la communauté est très soudée ; j’ai retrouvé ce côté fraternel et chaleureux au sein de la communauté protestante. Chez les catholiques, on parle beaucoup de fraternité, on est moins forts pour la vivre : combien regardent la brindille dans l’œil des musulmans sans regarder la poutre dans le leur ! Je ne m’attendais pas non plus à ce qu’il y ait autant de chapelles dans l’Église – pas toujours bienveillantes entre elles – ni une telle prégnance des hiérarchies sociales. Du moins, c’était comme ça il y a 15 ans. Heureusement les choses changent : il me semble que le désir d’unité et de charité est plus vif et se transcrit davantage en actes. C’est primordial à mes yeux, pour que l’Église ait un beau visage à offrir. Vous savez, c’est un vrai chemin de croix pour un musulman que d’embrasser le Christ. Alors si en plus on n’est pas soutenu…

Je suis profondément catholique, mais c’est à la religion de Mahomet que je dois le sens du sacré et de la louange.

Que faudrait-il faire selon vous pour ouvrir grand nos cœurs aux musulmans devenus chrétiens ?
Sans vouloir être présomptueux, je crois que par mon témoignage j’ai contribué à faire modestement avancer les choses. Coming-out a donné un coup de pied dans la fourmilière. Aujourd’hui, je suis engagé au service du catéchuménat de la Conférence des évêques de France, pour mieux accompagner les convertis de l’islam qui peuvent se sentir apatrides… On doit respecter leurs chemins sans juger ni vouloir qu’ils deviennent le reflet de nos projections. Moi-même, j’ai eu besoin, dans le feu de ma rencontre avec Jésus, de mettre des distances avec la religion de mon enfance. Aujourd’hui, une réconciliation s’est opérée : je ne peux pas appuyer sur reset et nier cette part de moi-même. Je suis profondément catholique, mais c’est à la religion de Mahomet que je dois le sens du sacré et de la louange, ma familiarité avec la prière, mon appétence pour la sobriété, une certaine attention à l’autre. 

C’est parce que vous aviez tout quitté pour le Christ que vous avez vécu comme une vraie injustice le fait de ne pas parvenir à donner la vie ?
Oui, ce nouveau spectacle est né d’une douloureuse expérience personnelle. Marié depuis 2019 à une catholique, j’avais un désir très profond de devenir père. Et voilà qu’après deux ans d’attente, rien ne venait. J’avais rompu avec ma famille pour le Christ et Il ne permettait pas que je puisse en fonder une ! J’ai eu une enfance compliquée, je rêvais de grandes tablées à Noël ou à Pâques autour du foyer que je fonderais, je voyais autour de moi pléthore de familles cathos XXL et je ne pouvais pas accueillir généreusement la vie comme l’Église nous y exhorte ! C’était une épreuve supplémentaire, une épreuve existentielle qui m’a sacrément ébranlé. Et a questionné ma masculinité : suis-je moins viril si je ne donne pas la vie ? 

Mehdi Djaadi

Avez-vous pour autant rejeté votre foi ?
J’ai eu des moments de révolte, mais ça m’a permis d’embrasser encore plus la Croix. À l’abbaye de Septfonds (Allier), là même où je me suis converti, j’ai eu une grâce d’abandon : je crois que saint Benoît Labre, le patron des SDF dont je me sens très proche, et surtout saint Joseph n’y sont pas pour rien. On parle beaucoup du Fiat de la Vierge Marie, moins de celui de son époux : qu’il soit silencieux ne signifie pas qu’il n’ait pas eu un "oui" difficile à poser. Pour moi, il m’a semblé que le Seigneur m’interpellait : "Es-tu prêt à me donner ça aussi ?" Je me suis incliné. Dans les larmes.

On imagine que cette épreuve fragilise le couple ?
Bien sûr. Les investigations médicales sont impudiques et éprouvantes : quel choc quand j’ai appris que j’étais en partie responsable de cet état de fait. On s’est beaucoup reposé sur la prière de nos proches et d’anonymes : tant de gens nous ont confiés à Dieu ! Sur le moment, on n’en pouvait plus d’entendre parler de neuvaines à saint Joseph, des pèlerinages à sainte Colette, à Cotignac… Pourtant, sans vous dire la suite de l’histoire pour ne pas déflorer le spectacle, je suis convaincu que tous ces actes de piété populaire nous ont portés. Ainsi que le pèlerinage que nous avons entrepris de faire pendant deux mois.

Depuis toujours, enfants ou non, nous avions envisagé d’être famille d’accueil.

Racontez-nous.
Épuisés par les fausses couches à répétition de ma femme et par nos questionnements sur la PMA (Procréation médicalement assistée), la FIV (Fécondation In Vitro) etc, nous sommes partis marcher de Vézelay à Assise : 1.500 kilomètres, sur des chemins encore peu empruntés : une véritable ascèse sur le plan physique, matériel… Nous en sommes revenus transformés, décidés à accorder nos modes de vie et de consommation avec la sobriété tant vantée par le pape François, et à élargir nos cœurs. Depuis toujours, enfants ou non, nous avions envisagé d’être famille d’accueil : ce pèlerinage nous a confortés dans cette voie.

Et dans celle de porter sur scène cette épreuve personnelle ?
Le spectacle vivant est un outil formidable pour passer de l’intime à l’universel. Il permet de marier légèreté et gravité. Je suis convaincu pour ma part que Dieu est humour ! J’ai puisé dans l’humour juif et dans mon amour de la langue française pour écrire Couleur framboise, en espérant pouvoir aider les couples dans notre situation à dédramatiser. L’infertilité masculine est encore un sujet trop tabou. Je suis très heureux de voir que beaucoup d’entre eux se sentent rejoints. Un couple sur quatre ne parvient pas à avoir d’enfants : il est temps de lever le voile sur cette question sociétale de première importance.

Pratique

Couleur framboise. Seul en scène, 1h10.
La Scala, Paris 10ᵉ du 24 janvier au 18 avril 2026. De 20 à 34 euros.
Tournée prévue en province de février à mars 2026.
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