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L’Intelligence artificielle va-t-elle libérer le questionnement métaphysique ?

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Guillaume de Menthière - publié le 05/12/25
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Si l’Intelligence artificielle (IA) calcule, elle ne pense pas, et elle n’est pas libre. Pour autant, analyse le père Guillaume de Menthière, la banalisation de l’IA va peut-être paradoxalement favoriser l’émergence d’un questionnement métaphysique et d’une inquiétude spirituelle.

"Ils sont tombés dedans quand ils étaient petits", cette célèbre sentence qui empêche Obélix de boire de la potion magique, est souvent appliquée aux jeunes dont l’incroyable dextérité informatique époustoufle leurs aînés. La génération suivante sera la génération de l’IA (Intelligence artificielle) et je vois déjà mes étudiants utiliser cet outil comme une prothèse intellectuelle. Cela inquiète leurs aînés — c’est-à-dire les vieux, disons-le sans euphémisme — dont je suis. Le développement fulgurant et les progrès exponentiels de l’IA vont-ils rendre caducs la société que nous avons connue, la culture, la civilisation, les métiers ancestraux… ? Les papes François et Léon XIV ont souvent parlé de ce changement d’époque et des bouleversements qu’il va entraîner.

Changement d’époque

Un écrivain célèbre a joué le jeu de se comparer à l’intelligence artificielle. Sur un sujet donné il a écrit en dix-huit mois un roman que l’IA a généré en deux minutes. Et notre auteur d’avouer que son récit est bien moins abouti que celui produit par la machine et qu’il faut s’attendre à ce qu’un des prochains prix Goncourt soit attribué à une œuvre artificiellement produite. Notons que des expériences d’IA générative comparables peuvent être tentées dans le domaine de l’art en général : cinéma, peinture, musique… Pourtant "l’intelligence n’est rien sans la délectation" (Paul Claudel). Si la véritable intelligence humaine comprend la faculté de savourer ce qui est vrai, bon et beau, en ce sens l’utilisation du terme intelligence en référence à l’IA est trompeuse (cf. Note Tiqua et Nova, Dicastère pour la doctrine de la foi, 28 janvier 2025).

Pourtant certaines professions savent déjà qu’elles vont disparaître, inéluctablement… Il en a certes toujours été ainsi, on compte moins de maréchal-ferrant depuis l’invention de l’automobile et les porteurs d’eau ne courent plus les rues depuis qu’il suffit de tourner un robinet chez soi… La Révolution industrielle a permis la disparition d’un grand nombre de métiers manuels, souvent pénibles, et après le choc initial, l’humanité s’en est plutôt félicitée.

Incapable de s’étonner, l'IA exécute des tâches sophistiquées, elle calcule, et classifie mais ne pense point. Le métaphysicien, lui, s’étonne de tout, non seulement de ce qui est étonnant mais même de ce qui est déjà bien connu.

La révolution numérique nous débarrasse d’un grand nombre de tâches intellectuelles. N’est-ce pas l’occasion de dégager ce qui est le plus spécifique à l’homme, sa dimension spirituelle ? La mue est douloureuse, certes, mais n’est-elle pas souhaitable ? Les tâches corporelles et intellectuelles étant désormais confiées à la machine, l’homme pourra vaquer aux activités de l’âme et du cœur. N’y a-t-il pas un peu de cela dans l’afflux inattendu et heureux des jeunes catéchumènes dans nos paroisses ? Une certaine concomitance de la généralisation de l’intelligence artificielle et du développement du catéchuménat ne donne-t-elle pas à penser ?

Et la métaphysique ?

Car si l’intelligence artificielle peut certainement égaler et même dépasser l’intelligence humaine dans tout ce qui est technique et scientifique, il y a un domaine où elle se montre cependant structurellement déficiente : la métaphysique. En effet l’IA est programmée pour ne pas se poser de question et ramener toute nouveauté à du déjà connu. Elle a dans ses data des milliers de photos de girafes, alors quand on lui présente la photo d’un animal à long cou, elle dit : c’est une girafe. Incapable de s’étonner, elle exécute des tâches sophistiquées, elle calcule, et classifie mais ne pense point. Le métaphysicien, lui, s’étonne de tout, non seulement de ce qui est étonnant mais même de ce qui est déjà bien connu. C’est cela le commencement de la philosophie, disait Aristote : s’émerveiller de tout. Si on lui présente une chaussure, l’IA va dire : c’est une chaussure ; le métaphysicien, lui, va interroger la chaussure : pourquoi est-elle plutôt que de n’être pas ? L’univers serait-il incomplet si elle n’était pas ? Quelle est son origine et sa finalité ?

Le "N’ayez pas peur" évangélique doit aussi être entendu dans la confrontation des chrétiens à ce nouveau monde de l’IA.

Peut-être la banalisation de l’intelligence artificielle va-t-elle paradoxalement favoriser l’émergence d’un questionnement métaphysique et d’une inquiétude spirituelle, celle qu’il y a bien longtemps déjà, Antoine de Saint-Exupéry appelait de ses vœux : "Il n’y a qu’un problème, écrivait-il, un seul : redécouvrir qu’il est une vie de l’esprit plus haute encore que la vie de l’intelligence, la seule qui satisfasse l’homme" (lettre du 30 juillet 1944).

La liberté, image de Dieu

Le "N’ayez pas peur" évangélique doit aussi être entendu dans la confrontation des chrétiens à ce nouveau monde de l’IA. On entend ici et là des prophètes de malheur annoncer que l’homme va être dépassé par sa créature et écrasé par elle. À vrai dire, depuis toujours, fleurissent des mythes et des légendes sur ce thème du génie humain en butte à son œuvre rebellée contre lui. Que l’on songe à Pygmalion et Galatée, au Docteur Frankenstein ou simplement à ce pauvre Geppetto avec son Pinocchio… L’essor profond de ce thème récurrent est à vrai dire biblique. Car le seul qui ait créé des êtres capables de s’opposer à lui, c’est le Dieu de la Genèse. Il est le Créateur des anges rebelles et des hommes pécheurs. Or ce que Dieu fait par amour — créer des êtres spirituels libres et donc potentiellement hostiles à leur créateur — les hommes en sont incapables. Fabriqueraient-ils des outils aux performances les plus stupéfiantes, ils ne pourraient pas communiquer à leur artefact la liberté et la responsabilité morale qui lui est liée. La machine analyse, synthétise, choisit mais seul l’être humain est capable de décider en son cœur et d’engager son être. Et c’est bien cette capacité précisément qui est sa ressemblance avec Dieu.

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