Appliquée au monde de l’entreprise, la notion de grandeur désigne spontanément sa taille. On parle d’organisations d’au moins 5.000 salariés, de 1,5 milliard d’euros de chiffre d’affaires… Comparées aux PME, et plus encore aux TPE, ce sont de véritables poids lourds. Mais cette approche quantitative épuise-t-elle le concept de grandeur ? Outre la taille (Amazon, Volkswagen) et les résultats (Microsoft, LVMH) on peut mesurer l’amplitude d’une entreprise au moyen d’autres critères : sa vision stratégique, son excellence organisationnelle, sa qualité, sa contribution sociétale, le développement des personnes… Chaque type de grandeur dit quelque chose de la manière dont une organisation conçoit le monde.
Une grandeur au-delà de la performance ?
L’entrepreneuriat et le management sont souvent présentés comme les derniers lieux de grandes réalisations humaines, comme le suggère la célèbre rencontre entre Steve Jobs et John Sculley qui dirigeait alors Pepsi Cola. Steve Jobs vient le débaucher par ces quelques mots : "Allez-vous continuer à vendre de l’eau sucrée le reste de votre vie ou voulez-vous changer le monde avec moi ?" Ce qui fait écho à la pensée de Gilles Lipovetsky dans L’Ère du vide : "L’entreprise désormais, prétend donner sens à la vie : elle devient la scène d’une existence qui cherche son intensité."
Un constat qui ne doit pas masquer la dimension anthropologique de la grandeur. "L’homme passe infiniment l’homme" dit Pascal. Une façon de comprendre que sans grandeur, l’être humain s’ennuie et perd le sens de sa vie. La grandeur crée un sentiment d’admiration. Voici la réflexion de Luc Ferry :
"Ce qu’on admire sans réserve, c’est ce qui est transcendant, extérieur et supérieur à nous et qui, par là-même, nous fait en quelque façon échapper à l’ego, nous pousse vers une espèce d’abnégation, de sortie de soi… L’admiration, par-delà notre infériorité, nous donne le sentiment de participer malgré tout du grandiose, ne fût-ce que par la compréhension que nous en avons, et cette participation nous rend heureux dans la mesure où elle suscite en nous une certaine forme d’enthousiasme, au sens étymologique du terme en théos, être plongé dans le théos,, dans le divin."
Magnanimité et magnificence
Sommes-nous légitimes pour servir de grands projets ? Étymologiquement, le mot magnanime signifie grandeur (magnus) d’âme (anima). On l’oppose à la pusillanimité, de pullus, petit animal (d’où "poule"), et puer, petit garçon (d’où "puéril") ; pusillanimitas est la faiblesse d’âme. Pour Aristote, la magnanimité est "la disposition de celui qui se juge digne de grandes choses, étant réellement digne de grandes choses". Là où l’ambitieux cherche une grande fonction dans son propre intérêt, le magnanime veut servir un grand projet avec un certain désintéressement, tout simplement parce qu’il s’en sent capable.
La démesure, hier et aujourd’hui
Un autre concept, typiquement grec est celui d’hubris. Si la vanité est un excès d’estime de sa propre grandeur [on reste dans l’ordre de l’éthique], l’hubris concerne l’excès jusqu’à détruire l’ordre du monde en se prenant pour un dieu [visée métaphysique]. En oubliant sa condition mortelle, l’homme rompt l’harmonie cosmique, offense les dieux et attire sur lui la némésis [punition restauratrice]. Beaucoup voient dans le transhumanisme, la forme contemporaine la plus achevée de l’hubris antique. Citons également le projet d’Elon Musk de coloniser la planète Mars, puisque selon lui "l’humanité doit devenir une espèce multiplanétaire" : vision grandiose, courage entrepreneurial, vertu d’audace ou risque évident de démesure ? Il n’est pas si facile de le discerner…
La grandeur discrète
Un point rarement observé est la grandeur inscrite en toute personne humaine. Une chose est la grandeur spectaculaire de l’héroïsme, souvent attribuée aux grands hommes, autre chose cette grandeur intrinsèque à chaque personne humaine, aussi humble soit-elle : sa dignité. Elle est présente au cœur de tous les acteurs du quotidien, souvent discrets, voire anonymes, qui peuvent faire preuve d’une qualité d’âme souvent bouleversante et le plus souvent ignorée. Ce constat peut nous servir de conclusion : il existe une grandeur humaine et professionnelle qui ne se mesure pas à l’aune du spectacle ni de l’intérêt personnel. C’est elle qui motive ceux qui trouvent en eux-mêmes la force des actions silencieuses qui rendent la vie possible et meilleure.










