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Que lisiez-vous en prison ?

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Henri Quantin - publié le 03/12/25
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Aux prisonniers, la question de la lecture s’impose toujours. Et pourquoi donc ? se demande l’écrivain Henri Quantin. Certaines raisons sont évidentes, d’autres sont en résonance avec la situation du prisonnier, comme avec celles de tout lecteur… dans ses prisons intérieures.

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Onze jours pour l'un, un an pour l'autre, mais aux deux la même question : "Quels livres en prison ?" Qu'elle soit posée à Nicolas Sarkozy ou à Boualem Sansal, elle semblait aller de soi. Faut-il être prisonnier pour qu'on vous demande spontanément ce que vous lisez ? N'y a-t-il désormais qu'en prison qu'on est supposé avoir le temps ou l'envie de lire ?

"Que lisez-vous en ce moment ?"

Que lisez-vous en ce moment ? Dans la vie courante ou le dîner mondain, la question est rarement posée, alors que le dernier film ou la dernière série ont un droit de cité qui ne souffre pas la contestation. Est-ce parce qu'il est jugé plus facile de déclarer qu'on ne va jamais au cinéma que de confesser qu'on ne lit jamais aucun livre ? Est-ce parce que tous sont désormais censés baigner dans la joie des séries, seule culture communément admise ?

Que lisez-vous en ce moment ? Le professeur de lettres s'interdit souvent de le demander à d'autres que ses étudiants. Dans sa bouche, la question aurait des allures d'interrogation masquée sur le niveau littéraire de l'interlocuteur. Déjà que le seul fait qu'il décline sa profession pousse beaucoup de gens, fanfarons ou un peu honteux, à lui donner leurs notes de bac de français... S'ils savaient à quel point cela lui importe peu, ils seraient guéris de leur vanité ou de leur gêne !

Une forme d'évasion

Aux prisonniers, en revanche, la question des lectures semble s'imposer et on peut s'interroger sur la signification de cette récurrence. Une première raison possible ne serait guère réjouissante : privé de son téléphone portable, l'homme n'a pas d'autre expédient contre l'ennui que de se mettre à lire. Il redécouvre un plaisir oublié, qu'il s'empressera d'abandonner une fois sorti. Mieux vaut alors se tourner vers une seconde raison, si banale soit-elle. La lecture est une forme d'évasion, elle permet de quitter sa geôle et tout lecteur devient un passe-muraille. Aussi le prisonnier voyage-t-il dans l'espace et dans le temps, mais aussi dans d'autres corps que le sien et d'autres vies que la sienne. Dominique Fernandez, dans son bel hommage à L'Art de raconter, le résumait simplement : "Le roman est l'art qui permet à chacun, auteur ou lecteur, d'échapper à sa vie, aux limites de sa propre vie. Tout homme, toute femme, souffre de n'avoir qu'une vie, une identité, un pays, une langue, un sexe, une carrière. Le romancier est celui qui, étant sensible à cette souffrance, met en œuvre le moyen d'y remédier, pour lui et pour ses lecteurs."

Message ou clin d’œil

Évidemment, les autres vies que la lecture permet de mener, depuis une cellule de prison, entrent plus ou moins en résonance avec la situation du prisonnier. Quand Nicolas Sarkozy annonce qu'il va lire Le Comte de Monte-Cristo, le message est assez limpide : non seulement, comme Edmond Dantès, je sortirai un jour — de préférence au bout de moins de quatorze ans et sans avoir à m'évader —, mais il n'est pas exclu que je me venge. Quand Boualem Sansal raconte avoir eu le temps de lire deux fois Notre-Dame de Paris — trouvé au milieu des nombreux Coran de la bibliothèque de sa prison algérienne —, il est plus difficile de dégager un sens univoque de sa lecture. Il est vrai que le roman d'Hugo brouille les possibilités de s'identifier à un personnage, sans doute pour suggérer, comme le titre l'indique déjà, que la véritable héroïne est la cathédrale.

La cathédrale... ou la Vierge elle-même. Voilà un pas qu'Hugo comme Sansal refuseraient certainement de franchir. Il n'est pas interdit, pourtant, de sourire à ce discret clin d'œil qui fait de Notre-Dame un lien mystérieux entre la France et l'Algérie. Ceux qui érigèrent une réplique de Notre-Dame d'Afrique en 1990 à Théoule, dans les Alpes-Maritimes, étaient sûrement habités par la même certitude. Notre-Dame des déracinés, chantait aussi Jean-Pax Méfret.

Souveraine liberté

"Priiez-vous ?" Voilà une autre question que l'on pose plus facilement à un prisonnier libéré qu'à une personne qu'on croise tous les jours. Parce que la prière est une évasion qui nous fait échapper à notre vie ? Non, parce qu'elle me fait accueillir Celui qui est en moi plus que moi-même, comme l'écrit saint Augustin. C'est d'ailleurs pourquoi les cellules monastiques, n'en déplaise à Victor Hugo, ne sont pas des prisons, mais des lieux de souveraine liberté.

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