Dans la rue, depuis la nuit des temps, des hommes, des femmes, des enfants font la manche. Dans la rue, depuis la nuit des temps, des hommes, des femmes donnent une pièce avec le sourire. D’autres passent indifférents, d’autres encore se posent la question : "Dois-je donner, est-ce un vrai mendiant ?" et la pièce restée dans la poche, se justifient : "Ne devrait-il pas travailler alors qu’il y a tant de petits jobs qui demandent des bras ?" Que sait-on de ce demandeur, de sa vie passée, de ses éventuels troubles physiques ou psychologiques ? Si nous jugeons a priori, que faire vraiment ? Une vraie question de tous les jours pour un habitant des villes, et des petits cas de conscience que l’on ne résout jamais complètement.
Le "don aux œuvres"
Tournons-nous vers les Écritures : elles pullulent de mendiants et d’indigents de toutes sortes. Les prophètes ont donné, Jésus lui-même s’est tourné vers les plus démunis et s’il fallait un personnage majeur, Lazare, qui mendiait les restes tombés de la table du riche, nous donne le ton. La charité reste une vertu théologale, la première ; sans la charité, je ne suis rien. Certes, nous sommes charitables et nous donnons à l’Église, aux œuvres, aux différents mouvements qui viennent au secours des plus pauvres, que ce soit de façon matérielle ou morale. Cette charité — que l’on n’appelle plus comme cela parce qu’il paraît que c’est condescendant — est celle de tous, que l’on soit croyant ou non. Il faut d’ailleurs souligner la façon dont nombre de mouvements laïques sont tournés vers les autres et que les dons des Français sont vraiment généreux lorsqu’il s’agit de grandes causes.
La charité du regard
Revenons à notre clochard. Donner à une œuvre ? Le don est "tracé", on sait où il va et en plus, on a un reçu fiscal, ce que ne vous donnera pas l’homme qui a passé la nuit dans la rue. De quoi souffre-t-il le plus ? De faim, de froid ? Même s’il a des aides sociales adaptées, il souffre surtout de solitude et de non-considération. Il est assimilé au mobilier urbain, on passe devant lui, ignorant, indifférent.
La première charité est celle du regard et du sourire. Passer devant un sans-abri en lui disant bonjour, en lui adressant un simple sourire est déjà formidable, il se sent considéré même s’il ne vous rend pas cette salutation. L’association Aux captifs la libération possède une expérience remarquable pour aller vers les personnes en très grande précarité, les sans-logements de toutes origines et croyances. Les tournées de rue à mains nues, sans donner une pièce ou un repas mais en offrant du temps, une écoute, de la considération existent depuis longtemps maintenant et ont fait preuve de leur grande efficacité ; répondre à ce qui est le plus précieux, un geste d’humanité. Faites l’essai, prenez un instant pour sourire, engager une rapide conversation sur le temps qu’il fait ou l’animation de la rue, vous verrez des visages s’ouvrir, sourire.
Un geste d’humanité
Un geste matériel peut être aussi important et crée un lien, au-delà des quelques euros dont l’utilisation inquiète toujours. Et alors, est-on gardien de la sobriété d’un homme qui ne sait pas à qui et quoi se raccrocher ? Cette pièce est une occasion de croiser un regard, d’échanger avec une personne seule. La discrétion est toujours un plus. L’astuce est de se mettre au niveau de son interlocuteur. Il est assis, mettons-nous accroupi, le temps d’un mot… et d’une pièce. Je connais un prêtre qui a toujours quelques monnaies dans sa poche et qui donne systématiquement. Il témoigne : "C’est étrange, certaines personnes viennent à moi plus facilement parce que je suis reconnaissable avec un col romain ; quand je leur donne une pièce, ils engagent la conversation, trois mots et un sourire, cela fait deux heureux."
Beaucoup se demandent : "Est-ce que mon argent va être bien utilisé ? Est-ce que je ne finance pas un réseau ou une addiction ?" Bonne question, mais est-ce si important ? Transformer un visage et partir heureux d’avoir déclenché un sourire, n’est-ce pas la bonne réponse ? En ces temps de Noël, le réflexe de quelques euros dans la poche (les gens de la rue ne prennent pas encore les cartes) et un sourire, c’est un geste d’humanité de tous les jours.












