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C’est la dernière polémique : à Bruxelles, une crèche inclusive… et donc sans visage. Résumons : à Bruxelles, l’ancienne crèche en bois, devenue instable, devait être remplacée. La Ville a lancé un appel d’offres et confié le projet à l’architecte d’intérieur Victoria-Maria Geyer. Son installation, Les Étoffes de la Nativité, représente la Sainte Famille et les mages sous forme de silhouettes grandeur nature, façonnées à partir de tissus recyclés. Le tout est intégré au dispositif des "Plaisirs d’Hiver" (plus inclusif que "Noël", comme chacun sait).
Une longue suite d’inventions
Évidemment, le fait qu’aucune de ces figures ne possède de visage — seulement un patchwork textile aux nuances évoquant la diversité des couleurs de peau — a déclenché l’orage. La créatrice justifie ce parti pris par le désir de permettre à chacun "de s’y voir", dans une logique de projection et d’inclusivité. Du côté ecclésial, le curé-doyen Benoît Lobet assume : pas de visage, dit-il en substance, pour que les passants puissent y projeter le leur et devenir "co-créateurs". Mais ces explications n’ont pas suffi. En quelques heures, les réseaux sociaux s’embrasent : moqueries sur « la laideur » de l’ensemble, malaise devant des silhouettes jugées inquiétantes. Et soudain, le diocèse semble découvrir que beaucoup tiennent au visage du Christ.
Commençons par rappeler quelque chose : il est très heureux qu’une grande ville confie la réalisation de sa crèche à un artiste contemporain. L’histoire de la crèche n’est qu’une longue suite d’inventions : la nuit de Greccio avec François d’Assise, les crèches baroques napolitaines, les santons provençaux, les nativités africaines, asiatiques ou latino-américaines. Discuter le style d’une crèche est presque rassurant : cela prouve que le sujet vit encore. Les gardiens de nos polémiques saisonnières se souviendront sans doute de celle du Vatican, il y a cinq ans, à propos de laquelle j’avais moi-même commis quelques lignes.
Quelque chose de vrai
Ajoutons que l’intuition première de la créatrice — valoriser la mémoire textile belge — est très juste. Noël n’est pas un conte sucré : c’est l’irruption de Dieu dans la pauvreté la plus concrète. Les tissus recyclés, les étoffes modestes, les matières irrégulières : tout cela dit bien ce Dieu qui vient habiter nos vies froissées plutôt que les vitrines bien ordonnées. On aurait tort de balayer cette intention. Oui, la crèche bruxelloise exprime quelque chose de vrai sur la précarité visitée par Dieu ; et le lien avec le patrimoine textile offre une belle manière de rappeler que l’Incarnation se tisse dans une culture précise, dans l’épaisseur d’une histoire. Le père Benoît Lobet, curé-doyen de la cathédrale Saints-Michel-et-Gudule, l’a parfaitement résumé en conférence de presse : "Le travail et le savoir-faire de Victoria-Maria viennent sublimer et même anoblir la précarité. Et cela touche, à mon sens, au cœur de la crèche et au cœur du message chrétien : pour nous, Dieu vient habiter la précarité du monde."
Dieu a pris un visage humain
Tout cela est vrai et très beau. Ce qui ne l’est plus, en revanche, c’est lorsque l’on entend des membres du clergé bruxellois s’accorder pour dire : "Il vaut mieux qu’ils n’aient pas de visage." Et encore : "Pour que les touristes puissent projeter leur propre visage sur ces figures… ainsi, ils deviennent co-créateurs." À partir de là, le débat ne porte plus seulement sur le style. Il touche au visage. Or, sur ce point, l’histoire du christianisme devient décisive. Et elle diffère de l’islam. On le sait, de nombreux hadiths sont régulièrement invoqués pour justifier l’interdiction de dessiner ou de façonner des images. Tenter de reproduire des êtres vivants revient à imiter la Création divine, ce qui, dans certaines lectures de l’islam, s’apparente à une forme de concurrence avec Dieu. Il y a trois ans, un quartier de la ville de Roubaix avait défrayé l’actualité car on y avait découvert des poupées sans visage, des objets que l’anthropologue Florence Bergeaud-Blackler, analysait comme le résultat d’une surenchère commerciale et religieuse.
Or, dans les pays de culture catholique, la vision d’une silhouette privée de visage choque. Car si dans l’islam, la Parole de Dieu est révélée sous forme de texte, dans le christianisme, la Parole de Dieu est incarnée en une personne. Le Verbe s’est fait chair ; et une part substantielle de notre foi peut se résumer en une affirmation simple : Dieu a pris un visage humain. "Celui qui m’a vu a vu le Père", dit Jésus à Philippe (Jn 14, 9), et saint Paul affirme que le Christ est "l’Image du Dieu invisible" (Col 1, 15).
La réalité de l’incarnation
Cela n’est pas resté sans conséquence : une fois le temps des persécutions terminé, lorsque le christianisme put paraître au grand jour, les images commencèrent à apparaître. Les polémiques ne datent pas d’hier. La question de savoir s’il est opportun ou non de mettre l’histoire sainte en image a été posée de très nombreuses fois au cours de la longue histoire chrétienne, et ces crises furent fécondes : on se situe toujours mieux lorsqu’on cherche à se défendre d’une accusation qui nous déplace. La théologie chrétienne de l’image est née au fil de ces débats. Sa proposition principale se résume ainsi : tant que Dieu demeurait invisible, il était légitime de ne pas le représenter ; mais depuis que le Verbe s’est fait chair, refuser tout visage au Christ revient, d’une certaine manière, à estomper la réalité de l’Incarnation.
C’est précisément l’argument que Jean Damascène formule au VIIIᵉ siècle, lorsque l’Empire byzantin est secoué par la crise iconoclaste : "Je ne représente pas le Dieu invisible, mais Dieu fait homme", explique-t-il en substance. Le concile de Nicée II, en 787, entérinera cette intuition et fera du droit de peindre le Christ un corollaire de la foi en son Incarnation.
Le visage donné du Christ
Mais il n’y a pas que ces réflexions savantes. Les théologiens ne suspendent leurs travaux pour se pencher sur la question des images que lorsque des polémiques viennent troubler le calme de leurs études. L’histoire du visage du Christ n’est pas d’abord une histoire de textes, mais une histoire qui appartient au sensus fidei du peuple chrétien, cette réception vivante de la foi par tout le peuple de Dieu que le concile Vatican II a fortement mise en valeur (Lumen Gentium, 12). L’image est au service de la rencontre toujours renouvelée du peuple de Dieu avec le visage du Christ.
Au fil des siècles, le peuple des baptisés a témoigné de son besoin de disposer d’une image du visage du Christ. C’est de ce besoin qu’est née, notamment, la légende de Véronique, cette femme qui aurait essuyé le visage de Jésus lorsqu’il montait au Golgotha et qui, par ce geste, nous aurait transmis ses traits grâce au linge où la sueur et le sang du Sauveur imprimèrent sa physionomie. L’épisode ne figure pas dans les évangiles, mais tout enfant catéchisé se souvient de ce récit, illustré sur tant de chemins de croix. Ces légendes sont le témoignage d’un attachement populaire au visage du Christ.
Un autre récit a profondément marqué l’imaginaire chrétien : celui du Mandylion d’Édesse. Selon la tradition, le roi Abgar, gouvernant cette cité de Mésopotamie, aurait fait demander à Jésus sa guérison et un portrait. Tantôt un peintre tente de le représenter, tantôt le Christ lui-même presse son visage sur un linge qui en garde l’empreinte : une image "non faite de main d’homme". Quelles que soient les strates légendaires de ce récit, son rayonnement a été immense. Qu’importe le degré d’historicité : ce qui compte, c’est ce que ce récit exprime. La première "icône" du Christ vient d’un geste du Christ lui-même. Là où l’iconoclaste accuse les chrétiens d’avoir "inventé" un visage pour Dieu, la tradition d’Édesse répond : c’est le Seigneur qui a laissé son Visage à l’Église, comme on laisse une relique et comme on se laisse reconnaître.
Gardienne de la Sainte Face
Les chroniques orientales racontent qu’au VIᵉ siècle, lors de travaux à Édesse, on redécouvrit ce linge muré dans une niche, accompagné d’une lampe encore allumée et d’une tuile portant la même effigie. C’est à cette époque que l’art byzantin commence justement à fixer un type de représentation du Christ : visage frontal, cheveux longs, barbe, grands yeux ouverts, expression grave et douce. Nombre d’historiens voient dans l’image d’Édesse le prototype de ce visage canonique, que l’icône du Christ Pantocrator au monastère Sainte-Catherine du Sinaï — VIᵉ siècle — montre déjà dans toute sa force : un visage qui vous regarde autant que vous le regardez.
En 944, le Mandylion quitte Édesse, passée sous domination arabe, pour être transféré à Constantinople. L’événement donne lieu à un récit très détaillé, la Narration de l’image d’Édesse, où l’empereur Constantin VII décrit l’arrivée solennelle de cette « vraie image » du Christ dans la capitale impériale. Une fête liturgique est instituée, des homélies se multiplient, et Constantinople se présente comme la nouvelle gardienne de la Sainte Face, quelques décennies après la défaite officielle de l’iconoclasme. L’icône est placée dans une chapelle impériale, des copies en sont diffusées, et l’on estime qu’à partir de là, l’iconographie du Christ en Orient se stabilise : partout, le croyant retrouve "le même visage", garant d’une continuité de la foi.
La centralité du visage
L’Occident latin, de son côté, s’approprie cette tradition à sa manière. Au Moyen Âge, la Sainte Face d’Édesse est peu à peu identifiée au voile de Véronique. Le nom même de Véronique a été entendu comme une contraction de vera icon, la « vraie image ». Des copies peintes de cette Face sur un voile se répandent partout : portraits du Christ sur fond de tissu, tête sans corps, parfois tenue par des anges. Du Mandylion oriental à la Véronique romaine, Orient et Occident se rejoignent dans la conviction qu’un certain visage du Christ — cheveux longs, barbe, regard grave — n’est pas le fruit de la fantaisie des artistes, mais la traduction fidèle d’une image reçue. Loin de dissoudre les visages dans l’anonymat, le christianisme s’est construit sur un Visage précis, donné une fois pour toutes, celui de Jésus, non interchangeable et porteur de salut. Désormais, voir le visage du Christ, c’est contempler Dieu lui-même. Les grands mystiques, d’Orient et d’Occident, n’auront de cesse de parler de cette Face : la Face souffrante de la Passion, couverte de sang et de crachats ; la Face transfigurée du Thabor, brillante comme le soleil ; la Face glorieuse du Ressuscité que promet l’Apocalypse, lorsque les serviteurs de Dieu "verront sa Face". Et comme une dévotion se développe autour de cette Sainte Face, des œuvres sont créées afin de la soutenir. Supports de prière, les Saintes Faces furent sublimées par les pinceaux des plus grands artistes, tels Philippe de Champaigne ou Zurbarán.

Après les artistes et les théologiens, les philosophes, eux aussi, sont venus confirmer cette centralité du visage. Emmanuel Levinas a montré que le visage de l’autre n’est pas une surface neutre où je projette mes idées : il m’oblige, il m’interdit de le réduire, il porte un appel éthique. Or le visage, surtout le visage du Christ, est précisément ce lieu où le visible ouvre sur plus que lui-même. L’icône du Christ ne m’enferme pas dans mes projections : elle me regarde, elle me déplace, elle m’appelle.
L’imaginaire qui se regarde lui-même
C’est ici que la question bruxelloise prend tout son poids. Que l’on représente la Sainte Famille avec des traits africains, asiatiques, latino-américains ou européens : c’est l’inculturation au meilleur sens du terme, et l’Église ne cesse de la promouvoir. Que l’on explore des matières nouvelles et des esthétiques contemporaines, c’est faire œuvre utile. Dans Admirabile signum, la lettre apostolique "sur la signification et la valeur de la crèche" publiée il y a six ans, le pape François décrivait la crèche comme "un exercice d’imagination créative, qui utilise les matériaux les plus variés pour créer de petits chefs-d’œuvre de beauté" — ce qui admet une grande diversité matérielle, formelle et culturelle selon les contextes.
Mais effacer le visage, volontairement, et demander au spectateur de "projeter" le sien sur des silhouettes anonymes, c’est un tout autre geste. Ce n’est plus l’Incarnation qui s’offre à voir, c’est notre imaginaire qui se regarde lui-même. On n’est plus dans la logique de "Qui m’a vu a vu le Père", mais dans une sorte de "Voyez ce que vous voulez bien y voir". On comprend la bonne intention : ne pas figer des traits prétendument "occidentaux", laisser chacun se reconnaître, éviter de fermer la porte à telle ou telle culture. Pourtant, la participation chrétienne n’est pas de remplacer le visage du Christ par le nôtre, mais de laisser notre visage être transformé par le sien. Ce n’est pas Jésus qui emprunte nos traits pour mieux se vendre, c’est nous qui apprenons, lentement, à lui ressembler. Effacer son visage pour que chacun y colle le sien, c’est renverser le mouvement.
Leur foi tient à un visage
Ce renversement n’est pas anodin. L’histoire des images chrétiennes raconte exactement l’inverse : on part de symboles abstraits (l’Agneau, le Bon Pasteur), puis l’on ose le portrait, puis l’on confesse un linge miraculeux, « non fait de main d’homme », où le Christ lui-même aurait laissé l’empreinte de sa Face. Autrement dit, du signe au portrait, du portrait à l’icône, l’Église a toujours avancé vers plus de proximité avec le visage humain de Jésus. La crèche bruxelloise propose un mouvement inverse : du visage à la silhouette anonyme, de la personne à la forme. Dans cette perspective, elle ne s’inscrit pas dans la tradition, elle la contredit.
Il ne s’agit pas ici d’ajouter à la polémique, mais de dire clairement pourquoi l’absence de visage blesse tant de fidèles : non parce qu’ils seraient allergiques à la nouveauté, mais parce qu’ils savent, confusément ou explicitement, que leur foi tient à un visage. Quand l’Église se penche sur la crèche de nos places publiques, elle ne part pas de zéro. Derrière sa gêne face à des silhouettes sans visage, il y a deux millénaires d’histoire et de prière. Du Mandylion d’Édesse à la Véronique de Rome, du Pantocrator du Sinaï aux innombrables crèches populaires, l’Église n’a cessé de contempler, d’aimer, de peindre et de défendre la Face du Christ.
Une question doctrinale
Plus proche de nous, il est une petite sainte que l’on a récemment faite docteur de l’Église : Thérèse de Lisieux, entrée au Carmel sous le nom de sœur Thérèse de l’Enfant-Jésus et de la Sainte Face. Ce nom dit tout de sa foi. Thérèse composa d’ailleurs un Cantique à la Sainte Face (1895), dans lequel elle écrit :
Ta Face est ma seule richesse ;
je ne demande rien de plus.
En elle, me cachant sans cesse,
je Te ressemblerai, Jésus.
Que cette dévotion de la petite Thérèse à la Sainte Face du Christ nous inspire une rencontre renouvelée avec le visage du Seigneur. Noël n’est pas le moment où Dieu nous dit : "Imaginez-moi comme vous voudrez", mais celui où il nous montre son Visage d’enfant et nous demande : "Voulez-vous m’accueillir tel que je viens ?" La question posée par la crèche de Bruxelles n’est pas seulement esthétique. Elle est doctrinale, au sens le plus simple : pour les chrétiens, le salut a des yeux, une bouche, un visage. Celui de Jésus, né de Marie, à Bethléem. C’est ce visage-là que nous attendons dans la nuit, et c’est lui que nous ne pouvons consentir à voir disparaître derrière des étoffes, fussent-elles recyclées et bien intentionnées.










