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Qui sont les chrétiens qui attendent d’un grand désir la Seconde Venue du Christ ?

Mosaïque du baptistère San Giovanni à Florence représentant le Christ en Gloire.

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Paul Airiau - publié le 29/11/25
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Le temps de l’Avent nous prépare à la venue du Christ dans la chair (la Nativité), mais aussi à sa seconde venue à la fin des temps (la Parousie). Alors que les premiers chrétiens attendaient l’imminent retour du Christ, qu’attendent les chrétiens actuels ? se demande l’historien Paul Airiau.

Et iterum venturum est cum gloria judicare vivos et mortuos cujus regnit non erit finis. Ces mots ont beau être dans le Credo, est-il encore quelque catholique qu’ils fassent vibrer ? Depuis que Léon Bloy est mort après avoir attendu en vain les Cosaques et le Saint-Esprit, où sont passés les mendiants de la seconde venue du Christ, ceux qui désirent d’un grand désir la venue du Messie en gloire et en majesté à la fin des temps ?

Les rares qui n’ont d’autre désir que la Parousie

De-ci de-là, aux hasards des études historiques sur la fin du XIXe siècle et le XXe siècle, on repère des cas qui paraissent s’inscrire dans cette perspective, encore qu’ils inclinent davantage vers la promotion de thèses proches d’un règne millénaire du Christ avant la fin des temps : un curé creusant sa propension apocalyptique et qu’on finit par mettre à l’Index (Emmanuel Chabauty, années 1880-1910), des laïcs frottés d’Écriture Sainte contre lesquels sévissent le Saint Office et le conseil de vigilance doctrinale de Paris (RaymondQue se passe-t-il au moment de la mort ? et Madeleine Chasles, années 1930-1940), un clerc défendant dans leur coin et sans succès des spéculations eschatologiques sur un règne terrestre du Christ (Aldo Gregori, années 1990), et qui tous drainent une fort faible proportion de fidèles. Plus spécifiquement animés par la passion proprement eschatologique, au point que l’aspiration parousiaque suscite l’hostilité au monde présent, quelques laïcs et clercs (Marcel Moré, Jean Daniélou) peuvent aussi occasionnellement faire surgir une revue qui marque profondément ceux qui la lisent (Dieu vivant, 1945-1955).

Mais, dans l’ensemble, c’est peu dire qu’ils sont isolés, depuis la fin du XVIIIe siècle, ceux qui n’ont d’autre désir que la Parousie. Bon indice du phénomène, on ne représente presque plus, d’une manière ou d’une autre, la fin des temps. Si le Moyen Âge sut médiatiser la Parousie en multipliant les représentations du Jugement dernier et de la Jérusalem céleste, l’époque contemporaine manque quelque peu de moyens pour assumer cet héritage tant le catholicisme a spiritualisé ou désincarné cette espérance, tant d’autres fins des temps, politiques, ont mobilisé les imaginaires. La littérature est quant à elle assez radicalement désarmée pour formuler en un récit le jour qui vient comme un voleur. Car peut-on vraiment raconter longuement la subite fin de toutes choses par la venue du Christ ? Autant on peut imaginer tout ce qui précède, et romancer ce qui se trouve dans les discours eschatologiques de Jésus dans les Évangiles et dans le catéchisme sur l’avènement d’un Antéchrist et la persécution des fidèles du Christ, autant dire que toutes choses passent, cela s’expédie en deux lignes, voire moins. Il n’est que de lire Le Maître de la Terre (1907) de Robert Hugh Benson ou Prélude à l’Apocalypse ou les Derniers chevaliers du Graal (1982) de Louis Lambert (c’est-à-dire Louis Bouyer), pour s’en rendre compte.

Relancer Dieu dans la vie sociale

Mais est-il si étonnant qu’on ne veuille pas désirer uniquement la Parousie, ou qu’on ne le puisse pas ? À vrai dire, sans doute pas. En effet, l’attente eschatologique radicalisée qu’est la seule avidité de la deuxième venue du Christ fait peu de cas de tout ce qui pourrait lui ressembler sans l’être, ou qui la précéderait mais ne serait pas elle. Elle tient pour rien tout ce qui relèverait de la satisfaction incomplète de son espérance. Elle relativise immédiatement et par principe tout ce qui pourrait sembler être une satisfaction incomplète ou partielle, car ce ne serait en fait qu’un succédané de l’absolu qui doit se manifester — voire, en fait, une espèce d’idole qui détournerait de la seule chose qu’il vaille vraiment la peine d’attendre et de désirer d’un long désir. Aussi la pureté eschatologique ne fait-elle finalement pas forcément bon ménage avec toutes les aspirations militantes de l’Église d’ici-bas.

Ainsi, alors que les premiers chrétiens attendaient l’imminente venue du Christ, les chrétiens actuels, dont nul ne sait s’ils sont les derniers, attendent on ne sait quoi.

Celle-ci, depuis qu’elle a été désétablie à partir de la fin du XVIIIe siècle et qu’elle n’est plus la forme de la société, a passé son temps à chercher à relancer Dieu dans la circulation sociale en s’y établissant toujours plus fermement, en constituant des bastions de reconquête, en envoyant des troupes de choc militantes pour subvertir ou submerger la société, en rasant ses citadelles pour inonder le monde de sa présence et l’attirer à elle. Elle a réussi à faire se caser les fidèles dans toutes ces actualisations successives d’un même projet. C’était pour faire des chrétiens, et assurer le salut du monde, certes. Mais défendre la France fille aînée de l’Église ; refaire chrétien nos frères ; restaurer la chrétienté ; établir une chrétienté profane ; réaliser une nouvelle Pentecôte ; contribuer à la justice et à la paix si les hommes de bonne volonté le veulent bien ; établir la civilisation de l’amour ; préparer le nouvel Avent et l’entrée dans le troisième millénaire ; que sont-ce que toutes ces choses à l’aune de la foi proclamée dans le Credo : la venue du Christ dans la gloire et la résurrection de la chair ?

Dans les charentaises de la sécularisation

Elles furent sans doute bonnes, et suscitèrent des emballements, des passions, des engagements, des rêves, des dévouements, des imaginations, des mouvements de foule, des rassemblements… Elles carburèrent à une intense énergétique religieuse à l’aune de laquelle les actuelles militances catholiques relèvent du café de bonne sœur. Mais elles ne demeurèrent pas de pures instrumentalités en attendant que passe la figure de ce monde. Elles prirent aussi une place dont il n’est pas sûr qu’elle ne fut pas la première, et qui relevait alors de l’usurpation, quelles qu’aient pu être les papales et épiscopales et cléricales bénédictions et onctions dont elles furent plus que fort abondamment pourvues. L’une après l’autre, elles subirent alors le jugement du Juge qui vient, et passèrent-elles aussi avec leur gloire, puisqu’il n’en reste que vanité et cendres, même si d’aucuns tentent vaille que vaille de souffler sur leurs braises éteintes en espérant réveiller un feu qui ne brûle plus puisque est morte la configuration qui l’avait fait exister.

Mais rien ne les a remplacés, même pas la foi du Credo, et les catholiques se sont tranquillement installés dans les charentaises de la sécularisation, sans vrais complexes — et même peut-être avec encore moins de complexes depuis que les catéchumènes se pressent dans les églises sans qu’on ait vraiment fait grand-chose pour les y faire venir : mais cela durera ce que ça durera… Ainsi, alors que les premiers chrétiens attendaient l’imminente venue du Christ, les chrétiens actuels, dont nul ne sait s’ils sont les derniers, attendent on ne sait quoi. Peut-être que le dernier évêque enterre le dernier prêtre et se couche ensuite lui-même sans sa tombe en demandant qu’on n’oublie pas d’éteindre la lumière derrière lui. Peut-être de faire une fin en se livrant enfin sans retenues aux tentations des princes de ce monde qui jouent chacun à leur mesure mais sans s’en rendre compte aux petits antéchrists froids et outranciers. Peut-être que la foi vive et active s’éteigne, que l’on puisse enfin vivre tranquillement ici-bas sans l’inquiétude sourde et latente du salut et du jugement mais avec la bonne conscience de la pratique religieuse.

Aussi, lorsqu’il viendra, le Fils de l’homme trouvera-t-il encore la foi sur la Terre — des gens qui gémissent en espérant ardemment qu’il vienne ? Des pauvres, oui, il y en aura toujours. Mais la foi ?

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