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Le siècle de Nicée, un bouleversement unique dans l’histoire de l’humanité

NICEE-TURQUIE

Vestiges de la porte de Constantinople à Nicée.

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Mgr Jean-Pierre Batut - publié le 28/11/25
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<strong><em>En se rendant à l’ancienne Nicée ce 28 novembre pour commémorer le premier des conciles œcuméniques, le pape Léon XIV honore un siècle qui a donné naissance à un monde nouveau, désormais inséparable du christianisme. Auteur d’un récent "Le Siècle de Nicée" (Cerf), Mgr Jean-Pierre Batut explique ce qui changea avec le concile qui définit la divinité du Fils et la paternité du Père. </em></strong>

Enseignant la théologie à Paris puis à Lyon, j’ai parlé de Nicée à mes étudiants pendant un quart de siècle : le 1.700e anniversaire de ce concile me réjouit donc particulièrement, et la rencontre ce 28 novembre du pape Léon et du patriarche Bartholomée à Nicée (aujourd’hui Iznik) davantage encore. Mais j’ai maintes fois constaté que l’immense majorité des baptisés ignorait tout des vingt et un conciles œcuméniques, et par le fait même, du développement du dogme. Jusqu’à imaginer qu’on ajoute arbitrairement des dogmes à la Révélation : on se serait tout à coup mis à croire au XIXe siècle à l’Immaculée Conception, et en 1950 à l’Assomption.

La crise arienne

Le préjugé selon lequel l’Église "romaine" avait ajouté à la Révélation était celui de John-Henry Newman avant sa conversion. Mais, grâce à un travail intellectuel d’une grande probité, il a pris conscience de son erreur : le développement du dogme, loin d’être un ajout, est un passage "de l’implicite vécu à l’explicite connu" selon l’heureuse expression de Maurice Blondel. Les premières générations chrétiennes ne croyaient pas moins que nous, mais le trésor de la foi demandait à être davantage explicité.

Pourquoi cela ? La crise arienne, survenue au début du IVe siècle, nous fournit de grandes lumières. Le prêtre Arius, soucieux de faire pièce à l’hérésie modaliste qui confondait ces "trois qui sont Dieu", pensait avoir trouvé une définition claire de Dieu (disons tout de suite qu’il faut se méfier des "définitions" de Dieu !) : Dieu, pensait-il, est le Sans-Origine. Il ne provient de rien, lui de qui tout provient. Cette définition, intellectuellement satisfaisante, devient problématique dès qu’il est question du Fils, car lui, par définition, a une origine : "C’est de Dieu que je suis sorti et que je viens" (Jn 8, 42). Qu’à cela ne tienne, répond Arius : le Fils n’est pas Dieu ! Pour faire court, on dit qu’il est une créature : en réalité, il est un intermédiaire entre Dieu et les créatures, et si Dieu a décidé "un jour" de le faire exister, c’est pour se servir de lui pour créer : "Le Seigneur m’a créée au commencement de ses œuvres" déclare la Sagesse (Proverbes 8, 22).

L’avènement du langage théologique

Comme on voit, les Ariens citaient l’Écriture. Mais leurs adversaires, en premier lieu saint Athanase, en faisaient autant : "Le Fils est Dieu, puisqu’il dit "le Père et moi nous sommes un (Jn 10, 30)" !" "Pas du tout, rétorquent les Ariens, puisqu’il dit "le Père est plus grand que moi (Jn 14, 28)" !" On est ainsi conduit à constater qu’il ne suffit pas de citer l’Écriture pour en délivrer le sens authentique. Cette prise de conscience signe l’avènement dans le magistère de l’Église du langage théologique, un "métalangage" qui n’est pas emprunté à l’Écriture, mais qui se met à son service pour fermer la porte aux interprétations déviantes.

Au bout du compte, Nicée définit non seulement la divinité du Fils, mais aussi la paternité du Père. Car si le Fils a toujours existé, alors Dieu a toujours été Père, et il n’est Dieu qu’autant qu’il est Père.

Le texte intitulé "La foi de Nicée", qui n’est pas encore notre Credo dans la forme définitive que lui donnera Constantinople I (381), illustre ce passage. Après des formulations empruntées pour l’essentiel à l’évangile de Jean ("Dieu de Dieu, lumière de lumière, vrai Dieu de vrai Dieu"), il explicite ce qui a été dit par deux expressions non scripturaires : "engendré non pas créé" et "consubstantiel au Père". Deux expressions révolutionnaires : pour la première fois dans l’histoire de la pensée, "engendré non pas créé" distingue clairement l’acte divin de faire exister un autre soi-même (c’est l’engendrement du Fils) de celui de faire exister un autre que soi (c’est la création du monde et de l’humanité). Quant au "consubstantiel", qu’on pourrait gloser "un seul Dieu avec le Père", il interdit pour toujours de penser l’un sans l’autre.

La divinité du Fils et la paternité du Père

Au bout du compte, Nicée définit non seulement la divinité du Fils, mais aussi la paternité du Père. Car si le Fils a toujours existé, alors Dieu a toujours été Père, et il n’est Dieu qu’autant qu’il est Père. C’est aussi cela que refusait Arius, considérant que la paternité est indigne de Dieu, comme le fera l’islam trois siècles plus tard : "[Dieu] n’engendre pas ; il n’est pas engendré ; nul n’est égal à lui !" (Coran, sourate 112 "le culte pur"). Or la paternité de Dieu dit le spécifique de la foi chrétienne, et elle dit en même temps la grâce inouïe de notre entrée dans la condition filiale, nous qui, de créatures, devenons "fils dans le Fils".

Le basculement du siècle de Nicée

J’ai voulu donner pour titre à mon livre Le Siècle de Nicée, pour plusieurs raisons que je ne peux qu’évoquer ici. D’abord parce que Nicée (325) et Constantinople (381), qui traite de la divinité de l’Esprit, sont absolument inséparables. Mais aussi parce que ces conciles, tous deux convoqués par un empereur (Constantin, puis Théodose), sont comme deux bornes milliaires pour un siècle marqué par un basculement civilisationnel prodigieux. En l’espace d’une vie humaine, une religion très minoritaire et persécutée est d’abord tolérée (311, édit de Galère), puis élevée au statut de religion d’État (380, édit de Théodose). Pareil bouleversement n’est survenu que très rarement dans l’histoire de l’humanité. 

Pour tenter de mieux l’évaluer, j’essaie de mettre en lumière les deux visions politiques antagonistes découlant de l’arianisme et du catholicisme orthodoxe, l’arianisme faisant très bon ménage avec un régime dictatorial ou césaropapiste. Je discute enfin la thèse séduisante, mais difficile à penser jusqu’au bout de Chantal Delsol (La Fin de la chrétienté, 2021), selon qui le christianisme se trouverait aujourd’hui dans une situation comparable à celle du paganisme finissant, contraint de se battre dos au mur en sachant sa défaite certaine. Comme on le voit, l’histoire humaine et l’histoire théologique ont partie liée, et le siècle de Nicée n’a pas fini de nous instruire. Comme l’a dit le patriarche Bartholomée dans sa visite à Lourdes au début de ce mois, "le christianisme ne fait que commencer".

Pratique 

Jean-Pierre Batut, Le Siècle de Nicée, Cerf, 2025, 233 pages, 19,90€
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