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Suis-je le gardien de mon frère ou le comptable de ses fautes ?

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Cain tuant Abel, Jacopo Robusti dit il Tintoretto (Tintoret) (1518-1594) 1550-1553, Venise.

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Henri Quantin - publié le 26/11/25
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Il ne fait pas bon aujourd’hui d’être l’ami du frère de son ennemi, surtout quand il est chef d’entreprise. C’est ce qui ressort de certaines "attaques par capillarité" dans lesquelles l’écrivain Henri Quantin trouve une grave malhonnêteté intellectuelle.

La première génération de l'humanité biblique avait inventé les scènes de ménage, mais la Genèse ne rapporte pas que les époux en soient venus aux mains, encore moins qu'Adam ait inventé les violences conjugales. Avec Caïn et Abel, la deuxième génération inaugura les guerres fratricides. Face à Dieu qui lui demande où est son frère, on s'en souvient, Caïn fait diversion en répondant par une autre question : "Suis-je le gardien de mon frère ?" Diversion vaine pour la conscience, bien sûr, ce que Victor Hugo rappela à sa manière dans un vers plus que célèbre : "L'œil était dans la tombe et regardait Caïn."

L’ami du frère du frère

"Suis-je le gardien de mon frère ?" Traversant les siècles, la question appelle généralement une réponse positive. Ce qui était, dans la bouche de Caïn, une trompeuse protestation d'innocence se lit comme une leçon indirecte de fraternité universelle : il est bon non seulement de ne pas emmener son frère à l'écart pour lui régler son compte — effort qui, en principe, ne relève pas d'une vertu morale héroïque —, mais de considérer que la vie terrestre et l'avenir céleste de ceux qui nous entourent nous concernent. Bref, "Suis-je le gardien de mon frère ?" suggère l'impossibilité de l'indifférence à l'autre. Que Caïn le veuille ou non, il est lié à Abel d'un lien que même le meurtre ne peut rompre.

Être attentif à son frère n'implique pas qu'un homme puisse être tenu pour responsable des fautes de son frère, encore moins de tout ce que son frère pense, dit ou fait.

En revanche, ce lien irréductible n'a poussé aucun exégète, à notre connaissance, à reprocher à Abel d'être le frère d'un meurtrier... Car être attentif à son frère n'implique pas qu'un homme puisse être tenu pour responsable des fautes de son frère, encore moins de tout ce que son frère pense, dit ou fait. L'accusation est encore plus ridicule et déplacée, quand elle entend s'étendre, par cercles concentriques, à tous ceux qui fréquentent le frère. C'est pourquoi il est affligeant de voir un entrepreneur catholique être accusé, comme s'il s'agissait d'une faute grave, d'être "proche du frère de Vincent Bolloré". 

La clochette de Pavlov

Lue mille fois, dans un de ces copier-coller dont les journalistes paresseux ont le secret, la remarque est supposée discréditer à elle seule tout ce que cet entrepreneur organise, finance ou soutient. Encore comprendrait-on vaguement si Vincent Bolloré et son frère étaient tous deux des criminels avérés, mais quand leur tort principal est de faire concurrence à France Inter, on peine à percevoir la culpabilité induite par l'amitié avec le frère du frère. Bolloré, ce nom est désormais censé créer une réaction immédiate de rejet, aussi sûrement que la clochette de Pavlov faisait saliver les chiens. Tous ceux qui ne se lèvent pas en hurlant, chaque fois qu'ils voient le logo de Canal+ au générique d'un film, seront-ils désormais jugés coupables ?

"Si ce n'est toi, c'est donc ton frère." On pensait que La Fontaine nous avait assez prévenus contre la tyrannie de l'arbitraire, les procès délirants et la déraison du plus fort. Le loup de la fable, manifestement, se porte à merveille, et il ne craint même plus de devenir l'objet de la satire d'un moraliste. Sans doute est-il persuadé qu'il suffira de répliquer "Et je sais que de moi tu médis l'an passé", en ajoutant que l'attaque vient d'un proche d'un proche du frère de Vincent Bolloré.

Malhonnêteté intellectuelle

Quand des médias que certains appellent encore "de référence" en viennent à de tels procédés, qu'ils ne se s'étonnent pas qu'on ne leur accorde pas plus de crédit qu'aux élucubrations d'Astérix en Corse : "Les vieux disent que le grand-oncle d'Ocatarinetabellatchitchix a épousé une fille du clan Talassotérapix dont était amoureux un cousin par alliance d'un aïeul de Figatellix... Mais d'autres assurent que c'est à cause d'un âne que l'arrière-grand-père de Figatellix avait refusé de payer au beau-frère d'un ami intime des Ocatarinetabellatchitchix sous prétexte qu'il était boiteux (l'âne, pas le beau-frère d'Ocatarinetabellatchitchix)... C'est très grave en tout cas."Très grave, en effet, que la malhonnêteté intellectuelle de ce type d'attaques par capillarité ne soit pas immédiatement démasquée. Regrettable aussi, dans un autre ordre, que la leçon de l'épisode de Caïn et Abel ne soit pas davantage méditée, celle qui invite les Bolloré, leurs amis et finalement tous les hommes à se sentir "gardiens de leurs frères". Cela n'a jamais signifié taire ses désaccords, mais cela exclut, en principe, les dénonciations ineptes.

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