Pour son premier voyage apostolique, le pape Léon XIV s'envole ce jeudi 27 novembre vers la Turquie. Dès le lendemain de son arrivée, le vendredi, il sera devant le lac d’Iznik, à 150 kilomètres au sud-est d’Istanbul. Avec une vingtaine de responsables chrétiens – la liste des participants n’a pas encore été dévoilée –, il récitera la prière du Credo, la première confession chrétienne élaborée probablement à cet endroit, 1.700 ans plus tôt, lors du Concile de Nicée. À l’époque, 318 évêques avaient été convoqués par l’empereur Constantin pour régler des différends qui menaçaient l’unité de l’Église, et donc de l’empire. Dix-sept siècles plus tard, le monde chrétien, qui représente plus de 2,3 milliards de fidèles, soit près d’un tiers de l’humanité, se rassemble pour faire mémoire de ce premier concile œcuménique décisif.
Le pape François avait souhaité s’y rendre mais c’est son successeur, Léon XIV, qui honorera l’invitation du patriarche œcuménique de Constantinople, Bartholomée. Élu à la tête de l’Église catholique le 8 mai dernier, Robert Francis Prevost n’a pas dans son curriculum vitae une grande expérience en matière d’œcuménisme. Mais une lettre publiée dimanche à l’occasion de son déplacement en Turquie montre qu’il entend faire de Nicée "la base et le critère de référence" pour avancer vers l’unité des chrétiens. Il ne cherche pas à revenir à l’époque précédant les divisions entre chrétiens, ni de les figer. Mais il plaide pour un "œcuménisme tourné vers l’avenir, de réconciliation sur la voie du dialogue, d’échange de nos dons et de nos patrimoines spirituels".
Abscence du patriarcat de Moscou
Si la prière devant le lac d’Iznik manifestera l’unité des chrétiens, elle devrait toutefois être marquée par l’absence de certaines Églises, à commencer par le patriarcat de Moscou. Selon nos informations, le patriarcat œcuménique de Constantinople a fait le choix, pour le monde orthodoxe, de n’inviter que les Églises de la pentarchie. Ce nom désigne l’organisation ecclésiale des premiers siècles, avec, pour l’Occident, le patriarcat de Rome ; et pour l’Orient, les patriarcats de Constantinople, d’Alexandrie, d’Antioche et de Jérusalem. Moscou ne ferait donc pas partie de la liste des invités, alors que d’autres Églises plus récentes – et non orthodoxes – ont été invitées, à l’instar des Églises issues de la Réforme. "Le patriarcat de Moscou a rompu la communion avec le patriarcat œcuménique et avec celui d’Alexandrie. Cette situation fait que Moscou refuse de prendre part à des initiatives portées par le patriarcat œcuménique", explique l’archevêque Job Getcha, métropolite de Pisidie, dont le siège se trouve à Antalya.
Devant cette situation, Rome est spectateur. On souligne d’ailleurs au Vatican que l’événement a lieu sur le territoire canonique de l’Église de Constantinople, et qu’il est logique que le patriarcat œcuménique se charge des invitations concernant le monde orthodoxe.
Mais la participation de Léon XIV à cette commémoration pourrait-elle fragiliser encore un peu plus la relation entre Rome et Moscou ? Celle-ci avait connu un réchauffement spectaculaire en février 2016, lorsque, près de mille ans après le grand schisme de 1054, un chef de l’Église catholique rencontrait pour la première fois un patriarche orthodoxe de Moscou, à Cuba. Mais cette avancée portée par le pape François connut une glaciation soudaine, avec l’invasion des troupes russes en Ukraine, en février 2022, bénie par le patriarche Kirill.
"Le patriarche ne peut pas devenir l’enfant de chœur de Poutine", avait averti le pape François. Le cardinal Koch, préfet du dicastère pour l’Unité des chrétiens, avait pour sa part qualifié d’ "hérésies" les justifications "pseudo-religieuses" de la guerre par le patriarche. Des mots qui ont provoqué l'ire de Moscou. Mais les relations entre Rome et Moscou ne sont pas totalement à l’arrêt. Ainsi, le 14 septembre dernier, le métropolite Antoine, numéro deux du patriarcat de Moscou, est venu assister à une célébration œcuménique consacrée à la mémoire des martyrs chrétiens dans la basilique Saint-Paul-hors-les-Murs. Alors à Rome, on considère que les commémorations de Nicée n’auront pas d’incidence majeure sur les liens avec Moscou.
"Léon XIV a une clarté théologique qui plaît beaucoup aux orthodoxes"
Sur un autre front, le pape Léon XIV pourrait vouloir aussi rassurer les Églises orientales sur sa volonté de poursuivre le dialogue théologique. Pour certains observateurs, le pape François avait parfois montré son scepticisme quant à l’utilité de ce dialogue, l’Argentin étant surtout attaché aux rencontres et célébrations fraternelles.
La fin du pontificat du pape François avait aussi été marquée par les remous provoqués dans l’orthodoxie par la publication de la déclaration Fiducia supplicans autorisant certaines bénédictions pour les couples de même sexe. En mars 2024, l’Église copte-orthodoxe avait ainsi annoncé la suspension de son dialogue théologique avec Rome. Selon nos informations, ce dialogue pourrait reprendre au début de l’année 2026. Pour l’archevêque orthodoxe Job Getcha, il n’y a pas de rupture entre Léon XIV et François. "Mais dans le style, le nouveau pape a une formation de canoniste. Toutes ses déclarations, ses homélies et ses messages sont mesurés et sans équivoque. Il a une clarté théologique qui plaît beaucoup aux orthodoxes", confie-t-il.
Le rassemblement de Nicée sera donc le premier grand test œcuménique du pape Léon XIV, une manière de dévoiler sa personnalité et sa méthode. Au lendemain de la commémoration devant le lac d’Iznik, le nouveau pape rencontrera à huis clos les chefs des Églises chrétiennes à l’église syriaque orthodoxe de Mar Ephrem d’Istanbul. Chacun devrait pouvoir y prendre la parole quelques minutes, sans ordre du jour contraignant. Cette rencontre ne résoudra pas les querelles théologiques entre les Églises, ni ne permettra de trouver un accord sur la date de Pâques. Mais le prolongement d’une "synodalité œcuménique" inaugurée par le pape François pourrait permettre à Léon XIV de poser les bases d’une relation constructive avec ses frères chrétiens.










