Dès l’annonce du voyage du pape Léon, la scène politique turque s’est aussitôt animée. Encore marqués par la chute brutale de la Sublime Porte et le dépeçage de l’Empire ottoman au lendemain de la Première Guerre mondiale, de nombreux Turcs demeurent méfiants à l’égard des ingérences extérieures. Certains y ont vu une nouvelle machination de l’Occident, avide de relever la croix sur une terre jadis chrétienne. D’autres se sont émus d’un hypothétique plan de partage du pays au profit des minoritaires. Comme l’a remarqué un éditorialiste turc connu, la visite du Pape rappelle En attendant Godot de Samuel Beckett : la célèbre pièce soulève une foule de questions sans réponses, tout en étant pour finir plus simples qu’il n’y paraît. Beckett lui-même affirmait : "Je ne comprends pas pourquoi les gens compliquent ce qui est si évident."
En vérité, deux raisons expliquent la venue du Pape. Tout d’abord, la Turquie sous la baguette de Recep Tayyip Erdogan est devenue l’une des puissances musulmanes les plus en vues. Ensuite, à la jonction de l’orthodoxie et du catholicisme, elle est l’endroit idéal pour faire vivre concrètement l’œcuménisme. Après Paul VI, Jean Paul II, Benoît XVI et François, Léon XIV est le cinquième pontife à fouler le sol turc. Comment expliquer un tel intérêt, si ancien et persistant ?
La Turquie au milieu du monde
Apparue sur les ruines encore fumantes d’un régime théocratique, la République fondée en 1923 par Mustapha Kemal est l’héritière de l’Empire ottoman. Mais au début du XXIe siècle, la Turquie s’est métamorphosée. Autrefois modèle de laïcité, Ankara assume aujourd’hui sans complexe sa vocation de grande puissance musulmane. Bien que membre de l’OTAN, la Turquie se tourne désormais vers les BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud).
À la croisée de l’Afroeurasie, elle appelle de ses vœux l’émergence d’un monde post-occidental. Loin d’être un idéologue obtus, Tayyip Erdogan est d’abord un pragmatique, adepte d’accords transactionnels. En cela, il n’est pas très éloigné des conceptions du Vatican. En effet, la diplomatie vaticane repose sur un principe fondamental : peu importe la nature d’un régime politique, pourvu que celui-ci garantisse un minimum de liberté pastorale. En témoignage de bonne volonté, Jean XXIII était même allé jusqu’à restituer les étendards ottomans pris lors de la bataille de Lépante (1571).
Les principes de la realpolitik
Au-delà des enjeux religieux, l’intérêt du Pape pour cette visite réside avant tout dans le rôle que la Turquie peut jouer en tant que puissance stabilisatrice. Dès son arrivée à Ankara ce jeudi 27 novembre, il est prévu un entretien en tête-à-tête avec le président turc. Lors de ces échanges, il sera sans doute question des conflits qui embrasent la région, à commencer par la guerre en Ukraine.
La Turquie, qui a condamné l’invasion tout en refusant d’appliquer les sanctions internationales, demeure l’un des rares pays à bénéficier de la confiance totale de Kiev et de Moscou. Ensuite, la Turquie s’emploie à consolider la Syrie, où le nouvel homme fort, l’ancien djihadiste Ahmed Al Charaa, fait figure d’obligé d’Ankara. Ici encore, les principes de la realpolitik prévalent : la survie des chrétiens d’Orient exige de dépasser la nature du régime en place. Enfin, le conflit israélo-palestinien et le plan de paix proposé par Donald Trump seront également abordés. La Turquie souhaiterait déployer une force d’interposition à Gaza, une initiative qui rejoint les orientations de la diplomatie vaticane.
Et au milieu du monde, les chrétiens
Plus que le simple "aumônier de l’Occident", selon la formule de Paul VI, le Pape est d’abord le pasteur de la chrétienté. Primus inter pares, il possède une primauté d’honneur en tant qu’héritier de saint Pierre. Il lui revient donc de réunir les branches séparées du christianisme, qu’elles soient réformées ou orthodoxes. L’Anatolie, bien que ne comptant plus que 0,3% de chrétiens, reste la terre idéale pour favoriser un tel rapprochement. Dès le premier siècle, saint Paul a parcouru ces routes et y a fondé les plus anciennes communautés chrétiennes.
C’est précisément là où la rencontre prévue avec le patriarche Bartholomée Ier prend tout son sens. Depuis soixante ans, catholiques et orthodoxes ont levé leurs anathèmes réciproques. En théorie, le patriarche de Constantinople, héritier de Byzance, exerce son autorité spirituelle sur 260 millions d’orthodoxes. En pratique, la réalité est bien plus nuancée. Le patriarcat de Constantinople s’oriente vers l’Occident, tandis que ses relations avec le patriarcat de Moscou sont exécrables, d’autant plus que Constantinople a reconnu l’autocéphalie du métropolite de Kiev. À l’inverse, le Vatican a su préserver vaille que vaille des canaux de dialogue avec la Russie et s’est toujours abstenu de prendre parti en Ukraine. Alors qu’une résolution globale du conflit semble se profiler, cette rencontre vise à préparer l’après-guerre et à jeter les bases d’une réconciliation entre chrétiens.
Restaurateur de l’unité
Point d’orgue de ce voyage, le Pape célébrera à Iznik, l’ancienne Nicée, une cérémonie œcuménique à l’occasion du 1700ᵉ anniversaire du concile éponyme. Ce concile, qui s’est tenu en 325, a mis fin à la crise arienne et aux interminables controverses sur la nature du Christ. Surtout, les évêques réunis ont adopté le Credo, pierre angulaire de l’œcuménisme chrétien. C’est sans doute là le sens ultime de la visite papale : à l’image de ses prédécesseurs, il se présente comme le restaurateur de l’unité chrétienne. Car s’il y a plusieurs demeures dans la maison du Père, il n’y a qu’un seul Père.











