Qui parle encore du père Hyacinthe Loyson ? Ce dominicain surdoué a prononcé d’admirables prédications à la Notre-Dame de Paris sous le Second Empire. Esprit brillant, verbe prophétique, intelligence provoquante, Loyson occupait l’espace. On voyait en lui un nouveau Lacordaire. On ne parlait que de lui : il était devenu l’Église missionnaire. Or il advint que Loyson tomba amoureux — cela peut arriver même à un dominicain et n’est pas en soi un péché. Mais que faire ? Loyson aurait pu fuir sa passion. Il aurait pu se couvrir la tête de cendre. Il aurait pu demander miséricorde. Il aurait pu opter pour la réduction à l’état laïc. Il aurait pu se faire discret. Mais il n’était pas adepte du profil bas.
Cette phrase peu modeste
Parce qu’il était amoureux, le père Hyacinthe décida que l’Église était fourvoyée. En août 1870, il déclara solennellement "se séparer de l’Église de Rome comme étant hérétique et schismatique, et constituant le plus grand obstacle à l’unité et au progrès de la chrétienté". Il omettait d’ajouter : "et à mon mariage avec Émilie Meriman", fit observer Mauriac plus tard. Bref, Loyson accablé par ses contradictions accusa l’Église d’obscurantisme et se maria avec Émilie à l’abbaye de Westminster. Il continua à prêcher là où il pouvait, chez des calvinistes, et à célébrer la messe. Ayant rompu son vœu de chasteté, il eut cette phrase : "Une ère nouvelle est ouverte dans l’Église" La faiblesse de la chair avait conduit le pauvre homme à fonder une église nouvelle, église dans laquelle les pontifes étaient invités à ne pas dormir seuls, église qu’aujourd’hui tout le monde a oubliée. Qui se souvient du père Hyacinthe ?
Pas de salade
Je cite cette histoire triste parce qu’un siècle exactement plus tard, alors que son Ce que je crois triomphait, Clavel a noté une anecdote inouïe, exactement symétrique. Voici ce qu’il a raconté :
J’ai rencontré un prêtre marié, défroqué, hors de l’Église. Jusque-là rien de rare. Mais savez-vous ce qu’il m’a dit pour expliquer son affaire ? Il m’a dit : “La chair.” — Quoi ? Répondis-je, abasourdi. Il reprit : vous avez bien entendu : la chair. Je n’ai pas tenu. J’ai cédé. — Mais en êtes-vous sûr ? lui ai-je demandé. N’était-ce pas plutôt, comme chez vos collègues, “un surcroît d’accomplissement spirituel par l’amour humain” ? Non, m’a-t-il répondu, “la chair”. Le butor ! L’impoli ! Je ne savais plus où me mettre. Je lui fis répéter deux ou trois fois la chose. — J’ai lutté, m’a-t-il dit encore, autant que j’ai pu. Mais j’ai été vaincu. Est-ce clair ? Et moi, tout bégayant : — Serait-ce que vous souffrez ? Il m’a répondu que oui. Alors je me suis mis à genoux devant lui et il m’a béni sur ma demande. J’avais rencontré, entre tous les anciens prêtres, celui qui ne racontait pas de salade, et compris qu’il avait sa place en Paradis.
La miséricorde est la plus forte
Clavel nous dit que la miséricorde du Christ est plus forte que nos jus de crâne. Il montre aussi comment la vérité ouvre les portes du ciel. Et puisqu’on en est aux auteurs oubliés, je pense au grand poète Jean Bancal, prix Apollinaire dans les années 1960, qui a exprimé un peu la même chose dans un admirable recueil intitulé " L'épreuve du feu" :
Mouiller le feu
Ne plus crier le nom de Dieu
Laisser pourrir dans les eaux noires
Les brûlures de son histoire
Pécher en paixMais quand je fuis sa face
Aussitôt sa préface
Imprime en moi ses traits.
Notre siècle dépense son énergie à mouiller le feu. Mais ce que le Christ nous demande, à nous les esprits forts, c’est d’oublier un instant de fuir sa face et de nous laisser aimer.









