Campagne de Carême 2026
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Depuis quelques années, les demandes d’espaces non-mixtes se multiplient : piscines, soirées, voyages… une pétition a même été lancée le 24 octobre dernier demandant des rames réservées aux femmes dans les transports d’Île-de-France. Ces revendications sont le symptôme d’une détresse, mais également d’un morcellement social préoccupant. Car ce ne sont pas seulement les femmes qui réclament des espaces réservés : partout, pour tous, les "safe-space" sont en augmentation. Entre la "Pride-House", fan-zone réservée aux membres de la communauté LGBTQIA durant les Jeux olympiques de Paris, et la polémique récente sur les restaurants "adult only", la tendance est à l’entre-soi. Or, cette recherche d’un cocon sécurisant me semble au contraire exacerber les menaces en fragilisant le tissu social.
Des lieux communs pour le bien commun
Pour commencer, on supporte moins bien ce qu’on croise plus rarement : moins vous êtes habitué aux cris d’un nouveau-né, aux regards amoureux d’un couple gay ou au décolleté de votre voisine, plus votre réaction risque d’être inadaptée, voire violente. Imaginez un trentenaire hétéro, familier des cafés interdits aux enfants, soudain transporté dans un square à 16h30, dans un bar queer ou encore dans une séance de fitness féminine ! Or, c’est précisément le phénomène qu’encourage notre société numérisée, atomisée, individualiste, dans laquelle la multiplication des relations virtuelles et des lieux de convivialité communautaire isole le citoyen de ses semblables. Jamais une société n’a autant valorisé la différence, tout en détruisant les espaces propices à la création d’un véritable espace public.
La philosophe Hannah Arendt, grande théoricienne du totalitarisme et spécialiste de la philosophie politique grecque, a beaucoup insisté sur l’importance de maintenir des agora, des lieux communs, dans lesquels la parole puisse circuler afin que subsiste une citoyenneté commune. Dans La Condition de l’homme moderne, Hannah Arendt définit l’espace public comme l’espace qui naît lorsque des citoyens se rassemblent pour interagir en vue d’un bien commun. Cet espace est nécessairement conflictuel, précisément parce qu’il est lieu où se confrontent des différences. Il se distingue en cela de l’espace privé, lieu de l’intime et du familier dans lequel ne sont admis que les personnes qui nous sont proches. Or, pour Arendt, la liberté politique ne consiste pas dans le respect de l’intime, ni dans la superposition des espaces privés (des safe-space ?) mais uniquement dans l’engagement actif au service de la cité.
Apprendre à coexister
C’est la confrontation des identités plurielles qui permet l’édification de règles communes, là où le repli sur l’intime dispense de toute prise en compte des besoins d’autrui. Le café, la place du village, l’assemblée citoyenne, l’association militante locale, sont des lieux où les individus apprennent à coexister : ils permettent un réel apprentissage politique. Comprendre les codes, les besoins et les attentes d’autrui suppose un processus pédagogique et démocratique dont une société ne peut se dispenser. La multiplication des safe-space est le symptôme et le résultat d’un délitement du lien civique : s’il y avait davantage de gentlemen pour aider les jeunes femmes en détresse dans les transports en commun, il n’y aurait pas de pétition pour les rendre non-mixtes, et s’il y avait davantage de solidarité intergénérationnelle, il n’y aurait pas de restaurants adult only…
Entre la victime et son bourreau, entre le safe-space et l’agresseur, il devrait y avoir toute l’épaisseur d’un tissu social qui, précisément, protège les uns et recadre les autres, réchauffe les cœurs et adoucit les mœurs. Demandons-nous sincèrement : quand ai-je pour la dernière fois aidé une personne âgée à porter ses courses, défendu une jeune fille des regards lubriques de son voisin, réconforté un parent excédé par les cris de son enfant, engagé la conversation avec un inconnu ? C’est seulement ainsi que nous lutterons contre l’épidémie de safe-space qui rongent le corps social.
Le contrôle pour tous
Cette épidémie est d’autant plus grave qu’elle est, comme toujours, récupérée par des investisseurs peu soucieux du bien public, et qui ont bien compris la manne financière que représente la privatisation du loisir. Or, le risque est de dresser les catégories sociales les unes contre les autres, la sécurité ou le confort des uns servant de prétexte à l’exclusion de tous les autres. La philosophe féministe décoloniale Elsa Dorlin analyse ainsi dans son essai Se Défendre, une philosophie de la violence (La Découverte), le processus qui transforme la quête de sécurité en "un sentimentalisme de la menace et du risque" qui aboutit à renforcer le pouvoir de l’État sur les individus.
Elle évoque ainsi l’histoire des "Lavender Panthers", ces groupes queer qui ont réclamé, dans les années quatre-vingt aux États-Unis, la création de quartiers dans lesquels les minorités sexuelles seraient protégées contre les agressions dont elles étaient victimes. Non seulement, raconte Elsa Dorlin, le projet fut vite récupéré par des promoteurs immobiliers sans scrupules, mais il servit de prétexte à la police fédérale pour durcir ses actions contre les minorités noires et sud-américaines, considérées comme une menace particulière pour la communauté trans. La protection des uns implique la stigmatisation des autres, et le renforcement du contrôle pour tous. Face à l’injustice, conclut Elsa Dorlin, il ne s’agit pas de créer des communautés "safe", mais des communautés "où puiser la rage de combattre".
S’opposer au morcellement
Chrétiens, c’est d’abord dans notre communauté de foi que nous pouvons puiser l’énergie pour nous opposer au morcellement des identités. Le mot "diable" vient d’ailleurs du latin diabolos, "celui qui divise"... Rappelons ainsi que l’universalité est d’abord une doctrine chrétienne, affirmée avec force par les premiers disciples. Comme le dit saint Paul : "Il n'y a plus ni Juif ni non-Juif, il n'y a plus ni esclave ni libre, il n'y a plus ni homme ni femme, car vous êtes tous un en Jésus-Christ" (Ga 3, 28). "Catholique" signifiant "universel", l’Église accomplit ce paradoxe d’une communauté à la mesure du genre humain, un lieu commun dans lequel tous doivent trouver leur place, et la rage de combattre ce qui divise les enfants de Dieu.










