Un voyage dense et bouleversant. Début novembre, le cardinal canadien Michael Czerny s’est rendu au Bangladesh. Entre la rencontre d’une Église locale fragile mais vibrante et l’écoute des réfugiés Rohingyas de Cox’s Bazar, il a été plongé au cœur d’une réalité humaine poignante. Invité à l’occasion du jubilé de la commission Justice et Paix, le préfet du dicastère pour le Service du développement humain intégral raconte à Aleteia ce qu’il a vu, entendu et ressenti : l’extraordinaire dévouement des communautés chrétiennes, la détresse des familles déplacées mais aussi des signes d’espérance inattendus. Un témoignage qui éclaire, de l’intérieur, les défis d’un pays où la foi et la solidarité se vivent au milieu de grandes épreuves.
Aleteia : Vous vous êtes rendu début novembre pendant cinq jours au Bangladesh. Quel était l'objectif de cette visite ?
Mgr Michael Czerny : Notre priorité, comme dicastère, est d'accompagner et de soutenir les évêques sur le terrain. D'une certaine manière, la réponse est la même partout où nous allons. Cela aurait été la même chose si je m'étais rendu en Nouvelle-Zélande : nous allons là où nous sommes invités, pour tenter de répondre à ce que nos hôtes attendent de nous. Nous mettons l'accent sur la rencontre avec les évêques afin de les écouter, les encourager et, si possible, les aider. Au Bangladesh, les évêques nous avaient conviés à l'occasion du jubilé de la commission Justice et Paix de la conférence épiscopale locale – la structure chargée des questions sociales. Ils célébraient les 50 ans de la commission et nous ont demandé de venir pour présider les célébrations et rencontrer les différentes personnes impliquées dans cette mission pastorale. Les catholiques du Bangladesh ne représentent que 0,3% de la population du pays qui, en 2025, est estimée à environ 175,7 millions d'habitants.
Vous avez visité le camp de migrants de Cox's Bazar, où vivent actuellement de très nombreux migrants, en particulier des personnes appartenant à l'ethnie Rohingya, qui ont fui les persécutions au Myanmar. En 2017, lors de son voyage au Bangladesh, le pape François avait rencontré des migrants de ce camp. Par la suite, il a multiplié les appels en faveur du peuple Rohingya. Qu'est-ce qui l’a marqué dans cette rencontre ?
Je crois que c'était important pour lui parce que c'était une rencontre concrète. Il aurait pu rencontrer des migrants dans des centaines d'autres endroits, mais c'est là qu'il a décidé de se rendre. Il y a vu cette situation tragique qu'on retrouve malheureusement dans beaucoup d'autres endroits.

Huit ans après sa visite, comment a évolué la situation ?
Elle est meilleure, c'est ce que tout le monde nous a dit là-bas. Un exemple concret : il y a un projet qui utilise du bambou, une plante qui pousse très vite, afin de construire des maisons dans le camp. Quand nous avons rendu visite aux familles qui y habitent, nous avons vu ces maisons, d’une grande pauvreté, mais qui disposent au moins de vrais murs et d'un vrai toit. C'est une vraie amélioration pour les personnes qui vivent dans le camp. Mais le contexte reste désastreux.
Combien de personnes vivent dans les camps à la frontière avec le Myanmar ?
C'est difficile à dire ; on parle de plus d'un million de réfugiés dans la région. Il y avait neuf camps au début, maintenant il y en a une vingtaine. Et si l'afflux de migrants est moins important, des personnes continuent à arriver régulièrement. Le travail de la Caritas locale dans ce camp est très organisé, c'est ce que nous ont dit des personnes des communautés locales.
La communauté touchée est composée principalement de travailleurs déplacés à l'intérieur de leur pays. Ce sont les personnes qui cousent nos vêtements de marque. Quand on achète une chemise chic, elle a souvent été faite là, par ces gens.
Quelles sont les principales difficultés qu'affrontent les personnes qui vivent dans ce camp ?
La tragédie qui m'a le plus frappé est que les enfants n'ont pas accès à une école. C'est vraiment désolant parce que certains d'entre eux sont là depuis 2017. J'ai visité beaucoup de camps dans ma vie, mais j'ai toujours vu une école pour les enfants. Ils sont très nombreux, environ 50% de la population. Je ne comprends pas pourquoi, mais ils ne peuvent recevoir ni un enseignement en bengali, ni dans leur langue d'origine. Nous avons rencontré un officiel local, qui nous a assuré qu'ils préparaient quelque chose… C'est cruel : en ne trouvant pas de solution pour aider les parents, on condamne ces enfants. En effet, une des raisons principales pour lesquelles les migrants fuient est de pouvoir garantir une meilleure éducation pour leurs enfants.
Comment agit la Caritas locale pour leur venir en aide ?
La Caritas tente d'intervenir, d'aider les enfants en organisant des programmes de formation professionnelle, notamment dans le domaine textile, afin qu'ils ne passent pas leur enfance sans apprendre quelque chose. La Caritas encourage la vie en communauté, difficile pour ces populations déplacées, et intervient aussi dans les domaines de l'hygiène, de l'écologie et de la santé, promeut les droits de l'homme, et met aussi en avant les femmes. Le but est de leur permettre de vivre en communauté, sans céder aux violences qui peuvent éclater dans ces lieux. Ils font un excellent travail.
Comment le gouvernement réagit à cette situation ?
C'est compliqué, mais il est important de rappeler que le Bangladesh, même si ce pays est extrêmement pauvre, a accueilli ces migrants, leur a trouvé un endroit où vivre.
Lors de l'Angélus du 16 novembre, le pape Léon XIV a mentionné le Bangladesh et le Myanmar comme des lieux où les chrétiens étaient aujourd'hui victimes de persécutions. Avez-vous parlé de ce sujet avec la communauté catholique locale ?
Peut-être pas directement avec la communauté, mais nous en avons parlé bien entendu avec le nonce apostolique. Et depuis notre voyage, les attaques se sont intensifiées. Des cocktails molotov ont été récemment lancés sur la cathédrale. Un centre de coopérative à Narayangan (Madanpur), doté d’une chapelle où les ouvriers du textile et leurs familles se réunissaient habituellement pour l’Eucharistie dominicale, a été incendié. C’est terrifiant. Nous avons célébré avec eux une messe de douleur et d’espérance dans une sous-station paroissiale de Narayangan. La communauté touchée est composée principalement de travailleurs déplacés à l'intérieur de leur pays. Ce sont les personnes qui cousent nos vêtements de marque. Quand on achète une chemise chic, elle a souvent été faite là, par ces gens. Ce sont des populations indigènes ; une partie d'entre eux est devenue catholique en arrivant dans la région pour travailler. C’est dans ces populations que l'Église catholique croît le plus là-bas. Ce fut une rencontre bouleversante, découvrir leur vie quotidienne et percevoir leur souffrance m’a laissé une forte impression.

Comment réagissent les évêques ?
Ce sont des pasteurs remarquables. Ils sont très dévoués et unis. Leur principal souci est de servir. C'est toujours très impressionnant : quand vous visitez une école, une clinique ou un autre endroit soutenu par l’Église catholique et que vous demandez combien de personnes l'ont fréquenté, les chiffres sont très importants, et 90% des personnes qui viennent sont des musulmans. Le service de l'Église est pour le peuple ; ils ne prennent pas seulement soin des leurs. Lorsqu’on lui a demandé pourquoi l’Église agit ainsi, l’un des évêques a répondu : "Le Christ nous a enseigné à aimer. Donc, en tant que disciples du Christ, nous les aimons par la charité." Je trouve que c'est un signe vraiment touchant, car même dans des conditions très compliquées, ils continuent à servir toute la population.
Le dialogue interreligieux est-il un enjeu ?
Durant notre visite, lors d'un événement auquel nous avons participé, il y avait un représentant officiel musulman et un autre bouddhiste. Des personnes très attentionnées, qui agissent comme des ponts entre les communautés. Les écoles catholiques jouent un rôle important dans ce dialogue, par exemple quand d'anciens élèves deviennent des responsables officiels. Ils sont reconnaissants pour leur bonne éducation.
Le pape Léon XIV est-il au courant de la situation au Bangladesh ?
Bien sûr.









