Bonne nouvelle. Mais si ! dans notre pays, le dialogue est possible. Certains lecteurs n'en croiront peut-être pas leurs yeux en lisant cette affirmation. À leur décharge, la médiatisation ordinaire des désaccords, des conflits et des haines ne renvoie pas une image dialoguante de notre société. Et pourtant, il y a matière à ne pas désespérer de pouvoir remédier à l'excès de polarisation qui ruine nos capacités d'échanges. Pour rappel, qu'entend-on par le terme de "polarisation" ? Il désigne un phénomène social caractérisé par une confrontation frontale entre des sentiments et des points de vue opposés. Cette logique provoque l'exacerbation du clivage de l'opinion en groupes antagonistes et inconciliables. Ce durcissement des jugements est observable sur bien des enjeux actuels ; par l'exemple l'immigration, la guerre à Gaza, ou encore l'intelligence artificielle (IA). La polarisation instille un climat de guerre civile dont, il est vrai, la France s'est faite une spécialité, au dire de nos voisins. Pour l'inventeur de ce concept, le philosophe hollandais Bart Brandsma, le danger qui menace la démocratie est que ce phénomène de polarisation devienne "incontrôlable".
L’expérience du compromis
Or, justement, des initiatives démontrent, ici ou là, la possibilité de corriger cette montée de l'intransigeance et du refus de dialoguer dans l'espace public. Quelques exemples récents : sur le plan politique, la méthode employée par le Premier ministre Sébastien Lecornu, alliant à la fois un style modeste et une volonté de responsabilisation partagée pour doter le pays d'un budget, semble porter ses fruits. Il faut rester prudent : des poussées de fièvre électoralistes dans les partis sont toujours possibles et ce gouvernement sans majorité est en sursis permanent. Il n'empêche : la France expérimente depuis maintenant trois mois un mode de gouvernement inédit pour elle, guidé par le sens du compromis et de l'intérêt général. Cette façon de gouverner en composant avec une représentation parlementaire diffractée est tout à fait nouvelle sous la Ve République, alors qu'elle est ordinaire et même structurante dans la plupart des démocraties représentatives européennes. Ironie de l'histoire : la volonté électorale exprimée par les Français en juin 2024 aura contraint les partis de gouvernement de droite, de gauche et du centre à dépasser leurs affrontements, à travailler ensemble, autrement dit, à faire du "macronisme"... sans le dire.
L'opération "Faut qu'on parle"
Autre exemple, dans le champ médiatique cette fois : le quotidien La Croix, en association avec d'autres titres de presse, lance à la fin de cette semaine, l'opération "Faut qu'on parle" sur tout le territoire. Plus de cinq mille personnes, d'âge moyen de 58 ans, dont une bonne moitié de femmes, se sont inscrites à cet exercice de dialogue en grandeur nature. Il consiste pour eux à rencontrer un interlocuteur dont ils ne partagent pas les mêmes avis et à échanger avec lui. Tous les participants sont munis d'un "guide de conversation" présentant "la discussion comme une arme de construction massive". Ses usagers y trouvent un règlement en dix points pour se parler en bonne intelligence et des conseils pour se préparer à converser calmement et pour éviter que le ton monte... Car les sujets qui fâchent peuvent vite s'enflammer et carboniser une discussion ayant pourtant bien commencé autour d'une tasse de café. Les participants de la première édition de "Faut qu'on parle", l'an passé, s'étaient déclarés à 95% satisfaits de l'expérience et désireux de la réitérer cette année. Voilà une démarche et des résultats plutôt encourageants pour aider concrètement à renforcer l'esprit de dialogue et de civilité dont on a besoin pour faire société.
Des chrétiens sur la voie du dialogue
Il est bon aussi de trouver des chrétiens en première ligne pour réduire le phénomène de la polarisation. Non pas qu'ils aient le monopole du meilleur savoir-faire en matière de dialogue. Dans leur histoire, ils ont souvent manifesté une fermeture de cœur et d'esprit envers ceux qui ne partageaient pas leur foi. Et aujourd'hui, il suffit de constater combien la mutation synodale de l'Église engagée par le pape François peine à se réaliser concrètement, pour convenir qu'ils ne sont pas des champions toutes catégories de la communication : beaucoup de diocèses et de paroisses sont encore régis, en France, par des mentalités cléricales et hiérarchiques, et des quadrillages territoriaux tournant le dos à des réalités aussi contemporaines que la mobilité sociale et la participation de tous.
Mais les catholiques dans leur ensemble, y compris les plus réfractaires au concile Vatican II — dont le leitmotiv est l'ouverture — sont embarqués, ne serait-ce que par la puissance efficace des nouvelles technologies de l'information et de la communication, sur des chemins prônant le dialogue. Certes, de différentes manières et sous différentes formes : par exemple, les préconisations du Congrès Mission diffèrent de celles de la Mission de France. Toutefois, dans notre monde occidental numérisé, mais glacé de solitude, et largement déchristianisé, mais assoiffé d'idéal, la mission nécessite pour tous d'entrer en contact avec lui, et d'ouvrir, comme on dit, des espaces de dialogue.
La marque du missionnaire authentique
Face aux éloignements de la société, à son indifférentisme religieux aussi, la tentation est grande chez certains catholiques de restreindre l'espace de dialogue. De le limiter au cadre rassurant des croyants ou des sympathisants. À privilégier un dialogue en zone de confort, dans un "entre nous" faussement missionnaire. En prenant, en plus, le risque d'encourager la polarisation des esprits les plus échauffés ou conquis par "l'extrémisme identitaire" pointé par le président de la conférence épiscopale, le cardinal Jean-Marc Aveline, dans son discours inaugural de l'assemblée plénière des évêques à Lourdes, le 4 novembre dernier. Son homologue italien, le cardinal Matteo Zuppi, a lui aussi mis en garde ses pairs à Assise, le 17 novembre, contre le fait de réagir au changement d'époque, parfois douloureux, en cherchant spontanément du "réconfort dans la foi des croyants". Il a évoqué l'appel au dialogue tous azimuts lancé pendant le concile par l'encyclique Ecclesiam suam ("L'Église se fait parole ; l'Église se fait message ; l'Église se fait dialogue"). L'archevêque de Bologne a poursuivi : "Saint Paul VI ajoutait qu'il nous faut créer entre nous un état d'esprit : je dirais un état d'esprit ami, missionnaire, capable d'écoute, d'attente et d'accueil. Non pas un état d'esprit résigné, car l'histoire est pleine de surprises, et tant de signes d'intérêt semblent poindre."
Le dialogue est sans nul doute la marque distinctive d'un chrétien missionnaire authentique. Car il sait au plus profond de lui-même, qu'"on ne sauve pas le monde du dehors... Il faut se faire les frères des hommes. Le climat du dialogue c'est l'amitié. Bien mieux, le service" (Ecclesiam suam, 90).

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