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Didier Duriez : “Une espèce de fatalisme s’est immiscée dans la société face à la pauvreté”

4 min de lecture
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Crédit : JOEL SAGET / AFP

"La pauvreté n’est jamais choisie et toujours subie", confie à Aleteia Didier Duriez, président du Secours Catholique-Caritas France, à l’occasion de la publication de son rapport annuel sur la pauvreté en France publié ce 20 novembre qui analyse trente années de statistiques et analyse l’évolution des profils rencontrés.

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Cette rétrospective appelle au sursaut collectif. Jeudi 20 novembre, le Secours Catholique-Caritas France (SCCF) publie son trentième rapport sur l’état de la pauvreté en France, dédiant cette nouvelle édition à l’analyse de ses données, répertoriées depuis 1994. Entre transformations sociologiques et émergence d’une forme de stigmatisation, le président du SCCF, Didier Duriez, appelle à "ne pas se laisser endormir". Entretien.

Aleteia : Quel constat dressez-vous sur l’évolution de la pauvreté en France, au regard des trois dernières décennies ?
Didier Duriez :
La situation est assez stable en termes de pauvreté. Toutefois, la typologie du public a changé. En 1994, l’association rencontrait surtout quatre profils : des femmes seules – avec ou sans enfants - ; des ménages au chômage arrivant en fin de droits ; des hommes seuls de nationalité étrangère et des personnes seules enchaînant les contrats courts et à temps partiel. Trente ans plus tard, ces profils ont évolué : la plupart du temps, les bénévoles font face à des mères isolées en emploi précaire dans une extrême pauvreté, des familles de nationalité étrangère avec enfants, des femmes isolées de plus de 50 ans et de jeunes personnes seules, enchaînant à nouveau les contrats courts et à temps partiel. Ces différents parcours de vie nous poussent aujourd’hui à parler davantage "des" pauvretés plutôt que de "la" pauvreté. Toutefois, un point commun persiste entre ces profils : la pauvreté n’est jamais choisie et toujours subie.

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Cette évolution des profils est-elle le reflet de crises sociétales et de réformes ?
L’état de la pauvreté est corrélé à des problématiques actuelles, et certains phénomènes déjà existants se sont aggravés, comme les "travailleurs pauvres" - des individus à temps partiel ou au SMIC, dont le salaire est trop bas pour vivre décemment. Le nombre d’individus en situation de pauvreté et ayant des problèmes de santé s’est également accru. Cela s’explique par le vieillissement de la population, mais également par la multiplication des déserts médicaux et des problèmes de mobilité. Ce type de pauvreté frappe davantage les milieux ruraux, où il est difficile d’aller se faire soigner. Et l’instabilité gouvernementale complexifie d’autant plus le dialogue ; nous ne savons plus à qui nous parlons, et nous peinons à obtenir des rendez-vous pour prendre des décisions.

En 1994, la déclaration d’Edouard Balladur a suscité une grosse prise de conscience, et a mobilisé l’ensemble de la société.

Alors que la lutte contre la pauvreté était déclarée "grande cause nationale" par Édouard Balladur en 1994, le Secours Catholique-Caritas France dénonce une "totale indifférence" à l’égard de ce combat, en 2025. Comment expliquez-vous cette évolution ?
Nous avons constaté un changement de regard notable sur trente ans. En 1994, la déclaration d’Édouard Balladur a suscité une grosse prise de conscience, et a mobilisé l’ensemble de la société. Les pouvoirs politiques ont instauré de grandes lois d’orientation, établi des objectifs à long terme pour réduire la pauvreté… C’était le discours majoritaire jusque dans les années 2010, où le taux de pauvreté s’est stabilisé et le discours a peu à peu basculé. Nous avons commencé à entendre parler d’assistanat – voire de "cancer de l’assistanat" -, de "pauvres qui ne veulent pas s’en sortir et profitent des aides". Le vocabulaire est devenu péjoratif : si les personnes d’origine étrangère étaient perçues comme des "exilés" hier, le langage commun parle aujourd’hui de "migrants". Une espèce de fatalisme s’est immiscée dans la société.

La situation actuelle de la pauvreté n’est pas une fatalité.

Au regard de ce constat, espérez-vous un sursaut général ?
Nous appelons la société civile et politique à s'asseoir autour d’une table et à réfléchir ensemble. La situation actuelle de la pauvreté n’est pas une fatalité. À la création du Secours Catholique-Caritas France en 1946, le pays était couvert de dettes et dépendait de l’aide alimentaire de ses alliés. Pourtant, les pouvoirs politiques et les associations ont agi et délesté les individus de leurs difficultés. Aujourd’hui, nous pouvons faire de même, d’autant plus que les Français sont généreux et se rendent utiles quand ils sont convaincus des enjeux. Mais pour cela, il ne faut pas se laisser endormir par des discours stigmatisants.