Le 12 novembre 2015, il n’y avait que deux dates dont je pensais me souvenir toute ma vie. Le 12 juillet 1998, en camp louveteau, j’étais de service de vaisselle avec ma sizaine des bruns, les cheftaines avaient prévu des petits postes de radio pour que nous puissions écouter la finale de la coupe du monde de football. Entorse à la pédagogie scoute, il n’y avait pas eu de veillée ce soir-là, mais nous avions chanté la Marseillaise et fêté la victoire des Bleus en grillant des chamallows.
Ces jours qui marquent la mémoire collective
Le 11 septembre 2001, j’étais en 5e et je prenais le bus pour rentrer du collège. Nous avions tous été surpris que le chauffeur n’écoute pas l’émission criarde de Skyrock ou NRJ dont il était coutumier, mais les informations en continu. Nous ne comprenions pas tout, mais il paraissait clair que quelque chose de grave était en train de se dérouler. Et puis, rentré chez nous, les images des tours en flammes à la télévision, le deuxième avion, l’effondrement… Le lendemain, en cours d’éducation civique, je devais faire un exposé sur un événement de l’actualité qui m’avait marqué. Je ne suis pas allé chercher très loin.
Le 13 novembre 2015 appartient à la même catégorie. Ces jours qui marquent la mémoire collective et l’histoire d’une nation. Ces moments où nos vies croisent la grande Histoire et où, par les souvenirs des petites choses que nous faisions à ce moment, nous sentons peser sur nous le poids de ces grands événements qui bouleversent la marche du monde. Au séminaire de Bordeaux, nous regardions le match France-Allemagne. Aux détonations entendues à la télévision, ont vite succédé les notifications des sites d’actualités. Assez vite, avec d’autres séminaristes, nous commençons à réciter le chapelet sans réussir à nous détacher vraiment des réseaux sociaux : les inquiétudes et les peurs et, au milieu du flot de messages, le statut d’une amie de lycée inquiète car son frère est dans le Bataclan. François-Xavier Prévost. Quelques jours plus tard, elle confirmera qu’il fait partie des victimes de l’attentat. Et puis au matin, d’autres nouvelles venues de ma famille ont contribué à rendre indélébile le souvenir de cette nuit.
Pleurer pour ceux qui ne pleurent pas
Alors, chargé de ces souvenirs, je me suis rendu ce 13 novembre dernier à l’église Saint-Ambroise, à quelques centaines de mètres du Bataclan, pour concélébrer l’Eucharistie et vivre cette nuit de l’Espérance que la paroisse organisait. Non pas une nuit du deuil ou du souvenir — il a d’ailleurs assez peu été question des attentats —, mais une nuit pour tenir debout dans l’obscurité, face au mystère du mal et de la violence. Je n’amenais avec moi rien d’autre que ces souvenirs, ces noms ainsi que le mystère de ma vocation de baptisé et de prêtre de Jésus-Christ, chargé de prier pour ceux qui ne prient pas, de pleurer pour ceux qui ne pleurent pas, de faire pénitence pour ceux qui ne le font pas et d’espérer pour ceux qui n’espèrent plus.
Dans cette nuit se jouait finalement la mission de l’Église dans notre pays. Consoler les affligés, redresser ceux qui sont courbés. Proclamer, comme le fit Léon XIV quand il apparut à la loggia de Saint-Pierre de Rome, que "le mal ne l’emportera pas" ! Affirmer toujours et inlassablement que le blasphème véritable est commis par celui qui utilise Dieu pour justifier son crime, car le Christ lui-même fut tué par ceux qui prétendaient défendre l’honneur de Dieu. En célébrant le sacrifice du Christ qui donne sa vie pour nous, en adorant son corps livré dans l’Eucharistie, nous adorions ce Dieu qui se met au rang des victimes de la folie des hommes jusqu’à partager leur souffrance et leur mort. Nous portions la résurrection du Christ jusqu’au Bataclan.
La place de l’Église
Le Christ seul sauve, lui seul console, mais il n’agit jamais seul. C’est pour cela qu’il a fondé son Église au cœur du monde. Elle est "la petite troupe de ceux par lesquels Dieu veut sauver l’humanité" (J. Ratzinger). Même minoritaire, même divisée, même marginalisée dans un monde occidental sécularisé, c’est encore là la place et le ministère de l’Église. Un ministère qui n’est pas accompli par tous mais pour tous. Tenir ferme, annoncer la victoire définitive de Dieu pour que le monde puisse l’entendre et, quand il en aura besoin, venir puiser à cette espérance










