L’homme est un être de relations. C'est par la relation d'un homme et d'une femme que toute vie est possible, et c'est par une multitude d'autres interactions que chaque être humain devient ce qu’il est. L'amour, l'émerveillement, la croissance ne sont possibles que parce que l’autre est autre. Dans son Éloge de l’altérité (Artège), Marion Lucas, docteur en philosophie, spécialiste et grande admiratrice d’Édith Stein, invite à nous réconcilier avec notre besoin des autres.
Aleteia : En affirmant : "La joie, c’est les autres !", vous prenez le contre-pied de la formule sartrienne, extraite de sa pièce Huis clos, dans laquelle il décrit la dépendance de chaque homme par rapport au jugement d'autrui. Pourquoi, selon vous, les autres sont-ils source de joie ?
Marion Lucas : Oui, j’ai trouvé amusant de faire un petit pied-de-nez à Sartre, sans pour autant avoir la prétention de faire de l’anti-Sartre ! La joie, c’est les autres dans la mesure où les autres sont toujours une occasion de rencontre. L’autre est quelqu’un de différent et donc par là même une réjouissance ou une possibilité de réjouissance que l’on peut saisir ou pas. Chacun est unique, autrui n’a pas les mêmes qualités que moi, ni les mêmes limites, ni la même culture, pas le même contexte familial… L’autre est forcément inédit, comme je le suis, et cette unicité est source de joie.
Comment est né le désir d’écrire ce livre ?
Grâce au premier, Mystère d’une belle âme, après lequel beaucoup de questions m’ont été posées, notamment celle de savoir si l’âme est masculine ou féminine. C’est une question qui revenait souvent et qui a déclenché cette réflexion sur l’altérité. L’altérité homme – femme est inscrite jusque dans le souffle qui anime la chair de l’être humain. L’homme ouvre la femme sur le monde et sur la vie parce qu’il n’est pas marqué de ce qui la marque elle en tant que femme, et la réciproque est vraie.
Et avez-vous la réponse ? L’âme est-elle masculine ou féminine ?
L’âme est masculine ou féminine au gré du corps qu’elle anime. Si l’âme anime un corps masculin, elle est masculine, si elle anime un corps féminin, elle est féminine. Pour Édith Stein, l’âme est constituée ou organisée, pourrions-nous dire, selon la différence sexuelle. Et je trouve qu’en avoir conscience est source d’apaisement lorsque l’on envisage les relations homme – femme. L’âme n’étant pas constituée de la même manière, c’est normal de ne pas se comprendre parfaitement. Il vaut mieux l’accepter plutôt que d’en souffrir ou d’en faire l’occasion de polémiques souvent stériles. Ce n’est pas pour autant qu’on ne va pas tenter d’améliorer les choses mais il est apaisant de se rappeler que c’est normal.
L’attitude chrétienne, c’est de s’intéresser profondément à l’autre.
Vous opposez altérité et mondanité, qu’est-ce qui diffère entre ces deux manières d’être en relation ?
La mondanité apparaît comme une sorte de négation de la relation. L’altérité, c’est tout ce qui caractérise l’autre, ce qui m’attire vers l’autre et qui m’enrichit de ce qu’il est que je ne suis pas. Elle est un mouvement vers l’autre, un dynamisme. Au contraire, dans la mondanité, il y a une perte du contact réel avec l’autre, il n’y a pas de contact d’âme à âme, pas de lien vivant. En ce sens, la mondanité ne peut pas être une attitude chrétienne car l’attitude chrétienne pousse à tisser du lien, à s’intéresser profondément à l’autre et à ne pas passer à côté comme si c’était un meuble ou une pauvre chose oubliée. Pour cela, il faut être capable de dire "je", de prendre sa vie en main afin de s’engager dans la relation. Édith Stein disait : "le "je" se tient au plus profond de l’âme".
Comment, concrètement, aller chercher ce "je" pour entrer dans l’altérité plutôt que dans la mondanité ?
Édith Stein vous dirait que la prière y conduit. On a parfois le sentiment qu’il ne s’y passe pas grand-chose, mais le chrétien est appelé à la fidélité dans la prière, et cette fidélité est payante elle nous permet d’entrer en contact avec la source de notre être. On n’est pas tous des mystiques mais dans la prière, il se passe quelque chose : Dieu sculpte notre âme, il nous éveille à ce "je", et cela va innerver, nourrir tout le quotidien. Quand j’élève mon enfant, quand j’essaie d’aimer mon conjoint, qui suis-je ? Qu’est-ce que je fais ? Est-ce que je suis cette petite mécanique bien huilée, bien opérationnelle, ou est-ce que je suis capable de dire "je", est-ce que je suis un cœur qui aime ? Il faut que notre foi soit incarnée vitalement. La vie d’oraison est une belle école, parce que quand on prie, on croit dans la foi que Dieu s’occupe de nous. Dans la prière, il nous fait don de sa vie. Et ensuite, à notre tour, nous devenons donateur de vie, ce que ne parvient pas à atteindre la mondanité.
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