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On peut se risquer à rapprocher deux personnalités retournées à Dieu début novembre. Elles n’ont apparemment pas grand-chose en commun, sinon qu’elles étaient déjà nées presque en même temps, tout à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Pourtant, leurs itinéraires respectifs ne sont au fond pas si étrangers l’un à l’autre. Voici donc, réunis dans l’actualité nécrologique, d’un côté un cardinal resté intransigeant après avoir été persécuté, et de l’autre un journaliste et essayiste peu intéressé par les "coups" médiatiques mais préoccupé par les grandes mutations socio-culturelles, et porté par une foi retrouvée mais peu sensible aux "affaires" cléricales.
Fils de héros
L’homme d’Église, c’est le Tchèque Dominik Duka, archevêque de Prague de 2010 à 2022. Et l’homme de médias et essayiste, c’est le Français Jean-Claude Guillebaud. Contrairement à ce qu’on attendrait, seul le premier a reçu la Légion d’honneur. C’était en 2012, en tant qu’apôtre des droits de l’homme, sous l’égide de François Hollande, alors que ce prélat n’était manifestement pas "de gauche". Le second (politiquement inclassable) a pour sa part estimé, dans une interview de 2021, avoir reçu une distinction pratiquement équivalente en encourant publiquement l’ire d’un promoteur immobilier qu’il avait empêché de bétonner la Côte Basque.
Ce qui pourrait apparenter ces deux-là est d’avoir été fils de héros militaires. Mais cette similitude a eu des résultats diamétralement opposés. Car le père de l’écrivain s’est illustré dans les deux guerres mondiales et a été promu en 1944 commandeur de la Légion d’honneur. En contraste, celui du futur cardinal, parti en Angleterre afin de combattre les nazis, a été ensuite poursuivi par les communistes pour avoir servi dans une armée étrangère et "capitaliste". Leurs rejetons ont donc grandi et choisi leur voie dans des contextes nettement différents.
Du reportage à la liberté de l’information
Le fils du colonel et bientôt général Guillebaud, élevé en Charente, entreprend des études universitaires à Bordeaux, mais bifurque vite vers la presse, d’abord comme pigiste à Sud-Ouest, puis en qualité de correspondant de guerre et même "grand reporter". Il "couvre" les conflits du Biafra (1967-1970), du Vietnam (jusqu’en 1975), d’Afghanistan (1979-1989), de Bosnie (1992-1995)... Il obtient en chemin (1972) le "Goncourt du journalisme" : le Prix Albert Londres, ce qui le fait embaucher au Monde, au Nouvel Obs’...
Mais il se lance aussi dans le livre, comme directeur de collection au Seuil, et crée plus tard les Éditions Arléa. Il s’aventure également à la télévision, comme producteur d’émissions culturelles, dont la fameuse "Vive la crise !" de 1984, présentée par Yves Montand. Il est encore cofondateur et président (1987-1993) de l’ONG Reporters Sans Frontières, qui entend "promouvoir et défendre la liberté d’informer et d’être informé partout dans le monde".
Retour intellectuel au christianisme
Ce travail lui inspire des essais où, avec un regard et une plume aussi incisifs que dans ses reportages, il analyse les grandes mutations civilisationnelles du tournant de l’an 2000. De 1995 à 2005, il publie au Seuil six substantiels volumes de réflexions sous le titre général Enquête sur le désarroi contemporain. Il rejette l’illusion que l’effondrement du communisme en 1989-1990 valide définitivement le libéralisme. Et il se réfère (entre autres) à des penseurs comme Jacques Ellul (critique de la technocratie, qui a été son professeur à Bordeaux et dont il édite les œuvres), René Girard (dont on découvre alors les explications sur les origines de la violence) et Michel Henry (une figure majeure de la phénoménologie, qui a renouvelé la philosophie au XXe siècle en rétablissant, contre les idéologies, le primat de la subjectivité).
Comme ces trois mentors, Jean-Claude Guillebaud revient à la foi sans contorsions qui a baigné son enfance, et il le proclame en 2007 dans Comment je suis redevenu chrétien (Albin Michel). Il le confirme en 2017 avec La Foi qui reste (Éditions de l’Iconoclaste). Ce n’est pas un christianisme exalté ou mystique. C’est plutôt un laïc qui perçoit que l’Église est bien plus que ce qu’on en voit, et que l’Évangile entraîne dans une quête patiente de la Vérité de la Vie, laquelle n’est pas quelque chose ni une théorie, mais Quelqu’un qui s’offre et s’expose sans rien craindre, ni s’imposer, ni se laisser contrôler, et délivre déjà des peurs qui rendent agressif.
Prêtre clandestin et formateur
Pendant ce temps-là, le fils du Tchèque ostracisé pour avoir résisté au nazisme aux côtés des Anglais se trouve dès l’âge de 17 ans ouvrier en usine. Les cardinaux-archevêques de Prague auxquels il succédera ne peuvent guère remplir ouvertement leur mission : Josef Beran (1946-1963) est interné puis expulsé ; Frantisek Tomasek qui le remplace (1965-1991) n’est toléré qu’en 1977 ; Miloslav Vlk (1991-2010), qui prend la suite après la "Révolution de Velours", a dû subsister comme laveur de carreaux. Jaroslav Duka est entré clandestinement chez les dominicains en 1968 et a pris en religion le nom de Dominik. Rapidement ordonné (en 1970), il est interdit de ministère pastoral en 1975 et doit travailler chez le constructeur automobile Skoda.
Comme il exerce malgré tout son sacerdoce, il est incarcéré en 1981-1982 et c’est là qu’il se lie d’amitié avec le dramaturge dissident Vaclav Havel, qui sera président (1989-2003) de la République post-communiste. Dominik Duka ne se contente pas d’être prêtre en cachette. Il s’active à la formation biblique, théologique et spirituelle. Cela lui vaut des responsabilités dans son ordre et dans l’Église "souterraine" puis libérée, avec la charge d’évêque dans sa ville natale de Karel Otcenasek en 1998, avant de prendre en 2010 la relève du cardinal Vlk.
La rationalité de la foi
On peut dire qu’en un sens, le dominicain de Bohême et l’écrivain charentais, l’un et l’autre fils de soldat engagé contre le totalitarisme, ont fait, chacun dans l’environnement où il se trouvait, œuvre de résistance et d’éducation. Face un système étatique d’éradication du christianisme, Dominik Duka sait devoir enseigner. Et après la chute du régime oppressif, il refuse de céder à l’idéologie plus informelle qui comble le vide et promeut des révolutions "sociétales". Il s’est ainsi élevé contre l’avortement, la dévaluation du mariage et de la famille et une espèce d’angélisme en matière d’immigration — ce qui l’a fait stigmatiser comme d’"extrême droite", alors qu’il continuait de dénoncer des tentations destructrices. C’est dans un milieu analogue de "persécution molle" que, plus à l’Ouest, Jean-Claude Guillebaud s’est appliqué à éclairer ses contemporains, en les mettant en garde contre La Tyrannie du désir — titre d’un de ses copieux essais, publié en 1998 au Seuil. Chacun de ces deux hommes a son charisme propre, lié à son statut personnel et au contexte, mais pertinent bien au-delà. Celui du cardinal dominicain est de faire repartir des Écritures et de garder vivant le patrimoine religieux dans un monde où la culture chrétienne a été effacée et oubliée : il fait traduire et publier en tchèque la Bible de Jérusalem et il obtient la restitution à l’Église de ses biens confisqués et désaffectés. L’essayiste laïc s’est de son côté attaché à pointer les contradictions, les approximations et la myopie suicidaire de la bien-pensance dominante, pour lui opposer la rationalité (ou la cohérence logique et autocritique) que la foi non seulement accepte, mais encore exige, et qui fait que l’espérance n’est nullement arbitraire.









