En contemplant la cour céleste des saints et des élus, la lumière qui rayonne de cette assemblée est celle de la charité. Saint Paul, magnifiquement, nous fait découvrir les dimensions éternelles de cette vertu théologale qui dépasse tout : "La charité ne finira jamais, pas même lorsque les prophéties s’anéantiront, que les langues cesseront, et que la science sera détruite" (1Co 13, 8). Forts de cette certitude, nous pensons avoir fait le tour de l’inépuisable charité, la réduisant à quelques œuvres de miséricorde, de temps en temps, histoire de se rassurer, de se donner bonne conscience, alors qu’elle devrait imbiber toute notre vie, comme un rhum parfumé le fait avec le baba.
La charité ne coule plus de source
Un des chantres constants de la charité fut Charles Péguy, non point qu’il fût plus avancé en sainteté que les autres hommes, mais parce qu’il avait compris combien elle était incontournable, indépassable, devant justement imprégner cette terre charnelle qui lui était chère :
" La charité va malheureusement de soi. La charité marche toute seule. Pour aimer son prochain, il n’y a qu’à le laisser aller, il n’y a qu’à regarder tant de détresse. Pour ne pas aimer son prochain il faudrait se violenter, se torturer, se tourmenter, se contrarier. Se raidir. Se faire mal. Se dénaturer, se prendre à l’envers, se mettre à l’envers. Se remonter. La charité est toute naturelle, toute jaillissante, toute simple, toute bonne venante. C’est le premier mouvement du cœur. C’est le premier mouvement qui est le bon. La charité est une mère et une sœur " (Le porche du mystère de la deuxième vertu).
Pourtant il semble bien que cette charité, naturelle, ne coule pas ou plus de source. Parfois, elle est cantonnée à de l’histoire ancienne — certes prestigieuse mais regardée comme dépassée — à l’image de la charité des hérauts de Dieu que furent par exemple saint François d’Assise, saint Louis de France ou saint Vincent de Paul. À d’autres moments, elle est réduite au plus petit dénominateur commun et à une action purement et strictement matérielle de " solidarité ". La charité matérielle court le risque de se transformer en activisme ou en paternalisme. La charité spirituelle, aujourd’hui plus méconnue, se retrouve coupée de ses racines et empêchée d’arroser la charité matérielle.
Une grande oubliée : la charité intellectuelle
Et puis, il y a une grande oubliée : la charité intellectuelle. Un auteur, lui aussi oublié, en a parlé d’admirable façon : Ernest Hello, cet écrivain si humble, pétri justement de la charité qu’il aimait. Il regardait la parole écrite comme une immense charité pour son siècle, le XIXe. Ce constat est toujours d’actualité. Pour ce qui est de la charité matérielle, grâce à Dieu, bien des êtres de bonne volonté se retroussent les manches, et beaucoup d’âmes solitaires en font bénéficier beaucoup d’autres dans les choses les plus ordinaires et les plus cachées du quotidien. En ce qui regarde la charité spirituelle, même si les ouvriers sont moins nombreux pour cette moisson, la générosité n’est point éteinte, aux quatre coins du monde. Notre-Seigneur nous a rappelé l’enseignement du Deutéronome : "Il (Dieu) t’a affligé par la faim, et il t’a donné pour nourriture la manne que tu ignorais, toi, et tes pères, afin de te montrer que ce n’est pas de pain seulement que l’homme vit, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu " (Dt 8, 3) lorsqu’Il rétorqua à Satan lors de la tentation au désert : " Il est écrit : L’homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu " (Mt 4, 4).
Lorsque le besoin de pain est satisfait, les hommes, normalement, demeurent insatisfaits car beaucoup ont faim de la magnificence de la Parole. Celle-ci n’est pas uniquement une nourriture pour l’intelligence et pour l’âme : elle soutient aussi le corps car chaque partie de ce que nous sommes est reliée aux autres. Bien des pauvres sont tenaillés par ce désir d’aliment spirituel, plus que ceux qui sont comblés de tout matériellement et qui ne laissent plus aucun espace au manque, au vide à remplir.
Faire acte de beauté
Saint Augustin, cité par Léon XIV dans Dilexi te (n. 46), commente ainsi la rencontre entre Jésus et le jeune homme riche invité à tout abandonner :
" J’ai reçu la terre, je donnerai le ciel ; j’ai reçu des biens temporels, je rendrai des biens éternels ; j’ai reçu du pain, je donnerai la vie. […] J’ai reçu l’hospitalité, mais je donnerai une maison ; on m’a visité quand j’étais malade, mais je donnerai la santé ; on est venu me voir en prison, mais je donnerai la liberté. Le pain que vous avez donné à mes pauvres a été consommé ; le pain que je donnerai vous rassasiera, sans jamais s’épuiser " (Homélies sur l’Évangile selon saint Matthieu, LXXXVI).
Ce pain inépuisable est de première qualité, et c’est un pain complet, nourrissant le corps, l’intelligence et l’âme. Ernest Hello, mentionné précédemment, écrit :
" Nous oublions beaucoup trop que charité veut dire grâce. Charité veut dire splendeur. Nul ne fait acte de charité s’il ne fait acte de beauté. […] La parole est essentiellement nourrissante et désaltérante. Tout homme qui garde une parole de vie et ne la donne pas, est un homme qui, dans une famine, garde du pain dans son grenier, sans le manger ni le donner " (Les Plateaux de la balance, " La charité intellectuelle ").
La nourriture de l’esprit
Par parole, il faut entendre ici tout ce qui produit de la beauté en acte. Ainsi le peintre, le sculpteur, le poète, l’écrivain, l’architecte, le musicien ou le chanteur qui, s’ils respectent les lois d’harmonie et sont poussés par l’amour de la vérité, honorent la charité et font œuvre de charité. Aussi, tout pouvoir qui essaie de limiter cette expression, par la censure, la persécution, profane la charité, la bâillonne, la lie pieds et mains et l’empêche de nourrir ceux qui ont faim et soif. Il ne s’agit pas de prononcer n’importe quelle " parole " pour servir la charité. Si cette parole est fausse, erronée, elle dénature tout et blesse la charité, même si elle se donne des apparences. Donc n’oublions pas la charité intellectuelle, le parent pauvre de la charité, celle qui est la plus négligée, qui passe toujours au dernier rang alors que tant de pauvres sont en attente.
Plus encore que le majordome des noces de Cana, nous réalisons, avec douleur, que nous manquons de vin alors que tant de convives sont encore assoiffés parce qu’ils ont pris goût à la beauté.
Procédant ainsi, nous omettons de faire le bien en laissant de côté cet aspect essentiel de l’appétit humain : nourrir l’esprit. Ernest Hello dit à juste titre : " L’esprit, c’est ce qui cherche, c’est ce qui devine, c’est ce qui distingue, c’est le glaive de la charité. L’esprit, c’est ce qui discerne le bien du mal ; l’esprit, c’est ce qui distingue un homme d’un autre homme. L’esprit, c’est celui qui scrute et qui explore, c’est celui qui voit le fond. C’est celui qui, percevant un homme grand et profond, le reconnaît parce qu’il l’a cherché, et l’aime parce qu’il l’a désiré. Aimer de tout son esprit, c’est introduire la justice dans la charité " (Idem). Aussi Hello n’hésite-t-il pas à affirmer qu’on assassine un homme si on le prive de son pain intellectuel, aussi brutalement que si on l’affamait matériellement ou spirituellement.
Le rêve des âmes généreuses
Plus encore que le majordome des noces de Cana, nous réalisons, avec douleur, que nous manquons de vin alors que tant de convives sont encore assoiffés parce qu’ils ont pris goût à la beauté. Encore faut-il trouver des vignerons pour produire, de grands et ardents esprits pour distribuer, pour servir :
" Inscrire son nom parmi les bienfaiteurs de l’humanité ! Consoler le regard et les ailes de l’aigle ! S’entourer d’avance des bénédictions de l’avenir ! Prendre l’avance sur la postérité, et dire déjà en actes ce qu’elle dira plus tard en paroles, quand il ne sera plus temps ! Le dire et le faire, pendant qu’il est encore temps d’être bon et d’être juste, n'est-ce pas réaliser le rêve des âmes généreuses ? " (Idem).
La charité est de tous les siècles et au-delà des siècles. Encore faut-il saisir sa main pour entrer dans le royaume où elle règne à jamais.










