C’était en 914. Le pape Jean X répondait à l’archevêque Hervé de Reims demandant "quoi faire [des Normands] qui auront été baptisés et rebaptisés et qui, après le baptême, auront vécu en païens, auront tué des chrétiens à la manière des païens, auront trucidé des prêtres, auront mangé des viandes offertes aux idoles après avoir immolé des bêtes devant leurs statues". Il estimait que, puisqu’ils étaient "de jeunes recrues en marche vers la foi" vers laquelle ils vont de ce point de vue en rudes [non dégrossis, bruts], il était loisible "d’agir envers eux avec plus de douceur que ne déterminent les saints canons […] pour éviter que jamais, portant des charges inhabituelles, celles-ci ne leur paraissent […] insupportables" et qu’ils n’abandonnent le christianisme. Cependant il demeurait possible d’imposer une sanction canonique à ceux qui y seraient prêts de leur plein gré.
Des situations qui bousculent les normes
La christianisation est ici vue comme un processus long et complexe. Des vikings récemment baptisés ne se transforment pas en pieux chrétiens instantanément. Leur baptême a une cause politique : c’était le moyen de les intégrer politiquement au royaume franc en en faisant des fidèles du roi Charles le Simple dans la région de Rouen, où ils étaient installés depuis la fin du IXe siècle et avaient tissé des liens avec les autorités et populations locales. Cependant, il n’a pas non plus été insignifiant. Leur foi est présente, bien que loin d’être entièrement "opératoire" en raison de lourds habitus culturels — si l’on peut euphémiser ainsi. Pour qu’elle puisse s’épanouir, les évêques doivent changer de perspective, en modulant finement les sanctions pour leurs péchés et déviances, voire en les tenant pour peu de choses.
C’était il y a plus de mille ans. Mais c’est aussi aujourd’hui dans les églises de France. Non pas qu’il y ait encore des vikings pluribaptisés trucideurs de prêtres et sacrifiant aux idoles. Il y a simplement des catéchumènes, des néophytes et des "recommençants" dans des situations qui défient ou bousculent peu ou beaucoup les normes canoniques. On peut ainsi avoir des néophytes vivant avec un concubin ne le suivant pas dans leur démarche, des "recommençants" confrontés à l’hostilité de leur conjoint envers la morale sexuelle, des catéchumènes à l’inclinaison homosexuelle, des demandeurs de la confirmation mariés civilement avec des catholiques plus ou moins pratiquants, des catéchumènes envisageant un mariage religieux un certain temps après leur initiation chrétienne mais pas immédiatement…
La fin de l’uniformité comportementale
Ce qui était le propre des pays de mission de la fin du XIXe siècle est désormais celui de n’importe quelle paroisse française. Les communautés catholiques, soit une espèce de réseau à base territoriale et plus ou moins étanche, doivent réussir à intégrer en leur sein des individus aux idées et pratiques assez éloignées de celles du catholicisme, notamment en ce qui relève d’un des points nodaux de la confrontation de l’Église et de l’ultra-modernité libérale, la sexualité.
À vrai dire, les paroisses et autres communautés ne découvrent pas vraiment ces réalités. Depuis la rétractation de la base sociale du catholicisme et l’intégration par les catholiques pratiquants de la norme du bonheur conjugal justifiant le divorce et la reconstitution ultérieure d’un couple, les cas de distance pratique voire théorisée à la norme sacramentelle se sont multipliés. La croissance du nombre de fidèles se définissant comme homosexuels, voire comme transgenres, a encore complexifié le tableau au moins depuis les années 2000. Les dynamiques du catholicisme, où même les pratiquants les plus alignés sur la néo-intransigeance sont confrontés au dur jeu de la vie qu’ils ne maîtrisent pas, et de la dynamique de la société, qui fait inopinément surgir dans les assemblées catholiques des plus ou moins convertis plus ou moins alignés sur les normes ecclésiales, ont battu et battent en brèche l’uniformité comportementale qui était grosso modo celle de l’immense majorité des catholiques jusque dans les années 1950.
Du cousu-main très variable
C’est donc de plus en plus une espèce de pastorale systématiquement individualisée qui va devoir se mettre en place. C’est tout à fait consonant avec les logiques sociales plus générales, où les traitements uniformes sont de plus en plus récusés. Mais c’est aussi une nécessité interne si l’Église entend continuer à défendre qu’il est un mode de vie catholique normatif — à moins de proposer des réinterprétations un peu massives de l’Écriture ou de la théologie morale, ou de finir par ignorer les sujets, comme avec le prêt à intérêt. Afin que des fidèles fort pluriels constituent une communauté identifiable par son mode de vie, il faut bien trouver des moyens adaptés à chacun de les orienter, plus ou moins rapidement, vers une existence censée manifester qu’ils sont sauvés.
Les communautés catholiques, soit une espèce de réseau à base territoriale et plus ou moins étanche, doivent réussir à intégrer en leur sein des individus aux idées et pratiques assez éloignées de celles du catholicisme.
Cette inéluctable politique du cousu-main n’empêchera pas qu’elle sera sans doute très variable, comme elle l’est déjà en matière de mœurs. Il y a des montino-wojtyliens pour qui les questions matrimoniales et éthiques sont centrales ; des opposants à une construction du catholicisme par sa distanciation avec la subjectivité moderne ; des casuistes cherchant des voies pratiques ; des dubitatifs pour qui la complexité des cas et l’authenticité de la vie chrétienne des "hors norme" remettent en cause la théologie du mariage et de la sexualité ; et des plus ou moins indifférents. Et tous bidouillent en s’appuyant plus ou moins sur un positionnement romain qui a évolué depuis François en facilitant les constats de nullité de mariage (2015) et en justifiant une pastorale des possibilités plus ou moins cadrées de sacramentalisation ou de propitiation (exhortation apostolique Amoris lætitia en 2016, déclaration Fiducia supplicans sur les bénédictions, 2023).
Tous des pécheurs sauvés
Cette conscience croissante de la nécessité du bricolage pastoral produit une intégration par les catholiques pratiquants de leur pluralité croissante en matière de mœurs. Et ce n’est pas sans possibles sur l’auto-compréhension catholique. Le phénomène est en effet concomitant de la brutale découverte de l’ampleur de la violence sexuelle cléricale, qui souligne le gouffre pouvant toujours séparer pleine intégration institutionnelle et radicale déviance comportementale, honorables apparences et incohérence existentielle plus ou moins voulue et subie. Il n’est pas sûr que l’histoire soit d’ailleurs finie en cette matière. Il reste encore à ce que les fidèles les plus alignés extérieurement sur les normes catholiques soient eux aussi concernés par la publicisation d’une distorsion traversant potentiellement peu ou prou toute vie humaine. Car chez les catholiques pratiquants, la massive et tranquille pratique contraceptive, voire le recours à l’avortement, les diverses violences intrafamiliales, les pratiques capitalistes, néo-libérales et néo-managériales assumées dans la vie professionnelle, sont encore des non-sujets d’opinion publique.
On peut imaginer ce qui se produirait si tout cela le devenait. Les fidèles y perdraient sans doute beaucoup de l’estime d’eux-mêmes et de leur aura sociale. Mais peut-être y gagneraient-ils la réappropriation de ce qui fait le fondement de leur existence, de ce qui constitua les premières communautés chrétienne avant l’institutionnalisation de chrétientés : la conscience, et les pratiques qui vont avec, qu’ils ne sont d’abord et avant tout et fondamentalement et pour toujours et à jamais que des pécheurs sauvés sans mérite aucun de leur part, et tentant cahin-caha que leur vie s’accorde à leur credo — et cela s’appelait autrefois l’Église militante.









