Rapport à la vérité, relation avec les autres religions… : les sujets ne manquent pas sur lesquels l’Église est en contradiction avec le monde, expose le journaliste Louis Daufresne. Mais elle se heurte aussi à des fractures internes qui ne lui simplifient pas le chemin.
L’Institut de France a accueilli il y a quelques semaines un colloque sur les "fractures chrétiennes", thème abrasif plutôt inhabituel sous les dorures académiques. L’événement a reçu peu d’écho. Il était pourtant organisé par un quatuor d’intellectuels — Rémi Brague, Pierre Manent et Chantal Delsol — ainsi que Philippe d’Iribarne, directeur de recherche au CNRS, auteur d’un essai éponyme Au-delà des fractures chrétiennes (Salvator, 2024). Concluant la journée, Mgr Matthieu Rougé, évêque de Nanterre, a pointé "deux attitudes identiques" qui polarisent la foi en la politisant, d’une part "une intransigeance réactionnaire" et d’autre part "un progressisme sans fin".
Ces vieux débats qui accrochent toujours
Cette rigidité des postures invite à s’interroger : quid de la société "liquide" chère à feu Zygmunt Bauman ? Les opinions se durcissent partout. En politique, on ne parle plus que de socle et de blocs, central ou extrême. Lecornu I, après sa chute, n’a-t-il pas déploré que la composition du gouvernement n'ait pas été "fluide" ? On bute sur des attitudes, au sens anglais du terme, c’est-à-dire un comportement qu’on revendique. Les identités ne sont pas si mouvantes qu'on le dit. Les chrétiens n’y échappent pas, et les tensions qu’ils hébergent sont encore vives, ce qui, concédera-t-on, est un signe de vitalité. De vieux débats accrochent toujours, comme le rapport à la vérité, à la modernité et à l’islam.
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À chacun sa vérité
La vérité, d’abord. Ce mot a-t-il encore un sens ? Oui, dans un prétoire, quand on la veut judiciaire, pour des raisons d’ordre public. Sinon, on est prié de la garder pour soi, sous peine de prosélytisme, grief rédhibitoire. Au paradis de l’inclusivité, le choix remplace la vérité. Des paroles, même prophétiques, s’en trouvent périmées. Ainsi en est-il de la déclaration conciliaire Nostra ætate dont on célèbre le 60e anniversaire. La portée universelle de ce texte, paradoxalement, trahit son caractère relatif, celui d’une culture occidentale surplombant et embrassant toute l’humanité. Ce moment est révolu. On ne peut plus parler d’autrui. "Toute religion est une semence de vérité", dit la déclaration conciliaire sur les autres religions. Mais de quel droit l’Église s’autorise-t-elle à l’affirmer, à oser en dire ce qui est "vrai" et "saint" chez les autres ? Que n’entendons-nous pas depuis longtemps qu’il est interdit de juger ? À la longue, cette injonction rend tout choix respectable, au nom de l’égalité. Tout se vaut, sauf bien sûr ce qui remet en cause ce commandement, à savoir que chacun a sa vérité.
Dès lors, comment rejoindre le prochain et lui parler de l’absolu quand on est sans cesse renvoyé au relatif ? Chacun est sommé de se confiner dans sa singularité. À l'ère de la communication, l'essentiel devient incommunicable. La question demeure : que signifie être dépositaire de LA bonne nouvelle, alors que les "manières d’agir et de vivre [des autres religions] reflètent souvent un rayon de la Vérité qui illumine tous les hommes" ? Malgré une terminologie vague, Nostra ætate honore l’institution par la hauteur de vue que cette déclaration manifeste et l’élan vers les autres qu’elle exprime. Ce texte peut-il cependant être compris sans virer au relativisme ? Pourquoi évangéliser si "l'Esprit saint est à l'œuvre dans d'autres religions" ? On répondra que l’Église affirme sa différence, qu’elle parle de "manières d’agir et de vivre" et non de "manières de penser" et que si les autres religions contiennent des "parcelles de vérité", elles comportent aussi "des lacunes, des insuffisances et des erreurs". In fine seule l’Église dit qu’elle possède la plénitude de la Vérité. Nous voilà rassurés mais le chemin n'est pas simple.
Une Modernité ouverte et liberticide
Le rapport à la modernité n’est pas moins compliqué. Être moderne, c’est avoir coupé ses liens, qu'il s'agisse de l’héritage, de la filiation ou des déterminismes. Autant l’Église est parvenue à christianiser des époques barbares, autant elle peine à influencer la société inclusive du loisir et du bonheur. La raison est simple : c’est qu’elle se heurte à une nouvelle religion qu’elle n’arrive pas à désigner comme telle, ou alors de manière réactive, à l’image d’un Benoît XVI dénonçant "la dictature du relativisme". Sur ce terrain, l’institution est gênée, comme prise en défaut. Son passé de compagnon de route de la Modernité la compromet. Comme le note Philippe d’Iribarne, "la nouvelle religion a trouvé un allié dans l’Église catholique qui, dans la nécessaire modernisation portée par Vatican II, rêvait de tolérance et de fraternité". Dans l’euphorie des années soixante, l'Église a cru pouvoir "danser le tango" avec l'esprit du monde, sans voir qu’il s’agissait d’enclencher un projet de déconstruction visant non pas à féconder la société par la foi mais à expulser la foi de la société. Comment ? Selon Philippe d’Iribarne, en construisant "une humanité nouvelle au sein de laquelle les peuples, les cultures, les religions, les choix de vie coexisteraient en paix au sein d’une cité qui les traiterait à parité".
Égalité, inclusivité, pluralisme. En soi qui n’y souscrit pas ? Sauf que le système, apparemment ouvert, fonctionne comme une guillotine. Malheur aux réfractaires jugeant que tout ne se vaut pas, que les droits ne sont pas extensibles à l’infini et dans tous les domaines de la vie, etc. Si on se fait signe de contradiction, l’ordre moral se cabre et réplique qu’il ne saurait y avoir de liberté pour les ennemis de la liberté. Cette vieille rhétorique tranchante fonctionne encore. Rien ne tempère le caractère inflexible de la logique inclusive. Cinquante ans après avoir dansé le tango, l’Église est plutôt en mauvaise posture pour y faire face. La question des abus, récurrente, la muselle et la repousse à la marge, pas seulement de la société mais de la morale même. L’absence d’exemplarité de certains clercs rend inaudible tout ce qu’elle pourrait dire, même timidement, sur les lois et les mœurs.












