Les cinq instituts et universités catholiques (les "cathos") entrent ce 15 novembre dans le 150e anniversaire de leur fondation, engagée sitôt adoptée la loi du 12 juillet 1875 sur la liberté de l’enseignement supérieur. Cette restauration de la liberté académique, faisant suite à la tourmente révolutionnaire, fut d’emblée écornée dès 1880 avec l’interdiction pour les Cathos de prendre le titre d’Université et d’attribuer des grades de leur propre chef… Une exception mondiale détenue par la France qui excelle parfois à légiférer pour empêcher êtres et choses de vivre et de s’appeler par leur nom.
Qu’à cela ne tienne, c’est par l’inauguration de l’Université catholique d’Angers que le coup d’envoi fut donné le 15 novembre 1875 par Mgr Freppel. Alsacien d’origine (depuis 4 ans, l’Alsace est alors allemande), l’évêque d’Angers y consacrera toute son énergie et tous ses biens. Suivront de près les inaugurations de Lille, Lyon, Paris, et Toulouse, totalisant aujourd’hui près de 60.000 étudiants, voire plus de 100.000 si l’on rajoute les autres institutions universitaires d’obédience catholique et les Écoles d’ingénieur et de management éclos sur les fonts baptismaux des cinq Cathos.
La feuille de route "John Henry Newman"
Heureuse conjonction des astres ? c’est aussi le 1er novembre 2025 que saint John Henry Newman est proclamé Docteur de l’Église et copatron de la mission éducative aux côtés de saint Thomas d’Aquin. Nul doute, dès lors, que la pensée et l’enseignement de l’anglican d’Oxford passé au catholicisme soient confirmés comme feuille de route pour les Universités catholiques des 150 prochaines années ! Quant à la fulgurante accélération de sa carrière céleste, notre nouveau docteur de l’Église le doit pour une part à l’un de ses plus fidèles admirateurs, Benoît XVI, qui présida à sa béatification le 19 septembre 2010. Ce lui fut d’ailleurs l’occasion la veille de partager quelques convictions et intuitions propres à Newman :
Nous sommes faits pour la vérité ; et dans celle-ci nous trouvons notre ultime liberté et l’accomplissement de nos aspirations humaines les plus profondes […]. La vie de Newman nous enseigne aussi que la passion pour la vérité, l’honnêteté intellectuelle et la conversion authentique ont un prix élevé […]. Et cependant, l’Église ne peut renoncer à sa tâche : proclamer le Christ et son Évangile comme vérité salvifique, source de notre bonheur individuel ultime et fondement d’une société juste et humaine. Finalement, Newman nous enseigne que, si nous avons accepté la vérité du Christ et lui avons donné notre vie, il ne peut y avoir de différence entre ce que nous croyons et notre manière de vivre […]. Il a vu clairement qu’il ne s’agissait pas tant d’accepter la vérité par un acte purement intellectuel que de l’embrasser dans une dynamique spirituelle qui pénètre jusqu’au cœur de notre être. La vérité est transmise non seulement par un enseignement en bonne et due forme, aussi important soit-il, mais aussi par le témoignage de vies vécues dans l’intégrité, la fidélité et la sainteté.
Ce qui constitue la vie universitaire
Nous retrouvons dans ces quelques lignes les prémices du magistère contemporain afférent à la tâche universitaire : apparier liberté et vérité sur les chemins de la connaissance, de l’apprentissage des savoirs, avec et sous le regard avisé des jeunes consciences et intelligences étudiantes.
"Vérité et liberté, en effet, vont de pair ou bien elles périssent misérablement ensemble" rappelait Jean-Paul II dans Fides et Ratio (n. 90) ; brandir l’une sans l’autre s’avère in fine mensonger, et notre saint pontife polonais en savait quelque chose ! Autrement dit, chercher et se laisser saisir par le vrai découle d’une préoccupation éthique — l’apprentissage de la liberté — qui s’en nourrit en retour. C’est cela même qui constitue la vie universitaire, une vie reçue du rapport que l’Université entretient avec la vérité ; la liberté en est un fruit, pour l'institution elle-même, mais aussi et surtout pour les étudiants qui lui sont confiés.
Cela dit, l’histoire universitaire témoigne à souhait de difficultés, de frilosités, de quiproquos, quant à la manière dont l’université catholique se laisse saisir par cet appel vocationnel. Newman lui-même en fit les frais, nommé en 1854 recteur fondateur de l’Université catholique d’Irlande, sur l’initiative du cardinal Cullen, archevêque de Dublin. L’expérience fut de courte durée, Cullen jugeant Newman trop indépendant… du pouvoir ecclésiastique ! C’est pourtant durant cette même période que ce dernier tint ses célèbres conférences collectées dans The idea of a university, aujourd’hui pierre angulaire du magistère universitaire ecclésial.
L’appariement entre vérité et liberté
Autre exemple de quiproquo encore plus savoureux : "Certes, La Sapienza était autrefois l’Université du pape, mais aujourd’hui c’est une université laïque avec l’autonomie qui, en fonction du concept même de sa fondation, a toujours fait partie de la nature de l’Université, laquelle doit exclusivement être liée à l’autorité de la vérité. C’est dans sa liberté à l’égard de toute autorité politique et ecclésiastique que l’Université trouve sa fonction particulière, même pour la société moderne, qui a besoin d’une institution de ce genre." De qui sont ces propos ? Des enseignants et étudiants protestant, au nom de la laïcité, à la venue de Benoît XVI prévue le 17 janvier 2008 à La Sapienza de Rome ? Non, ils sont en fait ceux du pape lui-même qui a préféré ne pas s’y rendre… tout en communiquant le texte de sa leçon magistrale… de laïcité ! Bref, l’institution universitaire doit elle aussi prêter sa chair à cet appariement entre liberté et vérité, appariement qui est à l’essence même de l’expérience étudiante.
Le réalisme newmanien invite alors à lire en creux ces différents défis pour y discerner autant de nouveaux "pas de côté" à effectuer, autant de nouveaux appels proprement missionnaires éprouvant la catholicité de l’Université.
En réalité, cette liberté institutionnelle serait pour certains un vain mot, ne serait-ce qu’à rappeler le monopole public de collation des grades subi par les Universités catholiques, et auquel s’ajoutent aujourd’hui de nouveaux défis communs à tout l’enseignement supérieur. Parmi ceux-ci, le reflux démographique annoncé et quasi-abyssal de la population étudiante, qui se conjuguera avec le constat d’une surproduction de diplômés (notamment Bac + 5) pour lesquels la précarité et l’inadéquation des emplois obtenus ne font que se renforcer. Rajoutons la digitalisation des apprentissages comme celle des savoirs, l’obsolescence accélérée des compétences acquises (la chose dure moins longtemps que le temps mis pour l’apprendre) et la substitution déjà amorcée de l’IA aux "cols blancs".
Une catholicité en résistance
Le réalisme newmanien invite alors à lire en creux ces différents défis pour y discerner autant de nouveaux "pas de côté" à effectuer, autant de nouveaux appels proprement missionnaires éprouvant la catholicité de l’Université. Ne nous leurrons pas : cette catholicité est entrée depuis longtemps déjà en résistance ; elle se cristallise désormais dans des consciences enseignantes et étudiantes, dans des vies offertes qui donnent précisément chair à cette conjugaison existentielle entre liberté et vérité. Espérons qu’elles pourront toujours être confortées au sein d’humbles collégialités, inspirées par notre docteur de la conscience morale, saint John Henry Newman.
Oui, "Vérité et liberté, en effet, vont de pair ou bien elles périssent misérablement ensemble". Par solidarité avec l’humanité, éclairé par le mystère de la Rédemption, le chemin de l’Université catholique n’est autre en définitive que celui du fils prodigue (Lc 15, 11-32), soit cette raison prodigue toujours tentée de quitter la demeure sapientielle pour une aventure périlleuse mais qui peut s’avérer salutaire (cf. D. Vermersch, La Raison prodigue, Ed. de l’Emmanuel, 2018). À charge alors pour l’institution universitaire catholique, non pas d’imposer la foi ou quoi que ce soit d’autre, mais d’en appeler, humblement et sans tapage, au courage de la vérité, dans ce Gaudium de veritate, cette quête insatiable qui réjouit le cœur humain.

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