Enlèvements contre rançons, assassinats, femme lapidée… Le père Emmanuel Isa Saliu, venu tout droit du Nigeria, égrène lentement les supplices que vivent les chrétiens dans son pays, qui fait l’objet d’une grande vigilance auprès de l’Aide à l’Église en détresse (AED). Professeur d’islamologie et de dialogue interreligieux au séminaire de Kaduna, dans le nord du Nigeria, ce dernier a été invité pour témoigner de la détresse des chrétiens face aux bandes de djihadistes qui sillonnent son pays et y sèment la terreur. À l’instar de sœur Christine Joseph venue d’Inde et de Darius* venu d’Iran, le père Emmanuel Isa Saliu s'est rendu successivement à Angers, Argenteuil, Genève, Toulon et Paris du 14 au 20 novembre afin de témoigner de la détresse des chrétiens dans son pays. Des soirées particulièrement appréciées des fidèles en France, qui en ressortent "bouleversés", tant les témoignages sont "édifiants".
Cette année a une saveur bien particulière. Darius n’a pu se joindre à l’événement et est finalement resté en Iran. Une décision qu’il a dû prendre dans l’urgence. "Même sous un nom de code, un témoignage public reste trop risqué", justifie-t-il auprès de l’AED. Le ton est donné. "Son absence est particulièrement éloquente", commente sobrement Benoît de Blanpré, directeur de l’AED, qui laisse le père Emmanuel Isa Saliu, venu du Nigeria, délivrer son témoignage poignant. Ce pays, dont pourtant 46% des 206 millions d’habitants embrassent la religion chrétienne, n’a pas été choisi au hasard : en juin dernier, une attaque terroriste dans la paroisse de Yelewata faisait 200 victimes. En l’espace d’une décennie, ce sont près de 150 prêtres qui ont été enlevés, rançonnés pour la plupart, les autres assassinés.
"Un effort futile"
Le père Emmanuel Isa Saliu est né dans le nord du Nigeria, dans une famille musulmane. Dans ce bout de pays, on est chrétien par le sang ou on ne l’est pas. "Si vous voulez vous convertir, vous devez vous déplacer dans le sud, tant la menace est grande", avertit le père. Il découvre le Christ lors de ses études, se convertit et décide d’être prêtre, devenant le seul chrétien de sa famille. Il est ordonné en 2003 pour le diocèse de Kontagora. Très vite, son origine familiale et la montée inexorable du terrorisme djihadiste au Nigeria le poussent à se former au dialogue interreligieux. Depuis 2023, il enseigne cette discipline et l’islamologie à ses étudiants séminaristes. Une mission qu’il juge particulièrement difficile, même auprès de prêtres en devenir : "Beaucoup disent que c’est un effort futile. Au vu des violences, ils ne croient pas au dialogue interreligieux."
Les dernières actualités ne sont guère réjouissantes. Depuis une bonne dizaine d’années, des groupes de terroristes islamistes dépendant de Boko Haram sillonnent le Nigeria et sèment la terreur en voulant instaurer la charia. "Nos séminaristes ont en mémoire l’enlèvement de ces 276 femmes en avril 2024, islamisées de force et transformées en esclaves sexuelles. Une centaine sont toujours en captivité. Ils se souviennent de ces 200 prêtres enlevés sur dix ans, certains assassinés faute d’avoir pu être rachetés…" Un épisode a marqué plus profondément encore ses élèves : le martyr de deux séminaristes de Kaduna en 2020 par des djihadistes pour avoir continué à prêcher. Trois autres avaient été libérés. L’un d’entre eux n’a pu reprendre la voie du séminaire, traumatisé par l’événement.
Les chrétiens discriminés
"Les appels au gouvernement pour faire cesser ces violences restent globalement sans suite", se désole le père Emmanuel, qui constate que les persécutions prennent d’autres formes. Quand les maisons ne sont pas incendiées et le bétail confisqué, les chrétiens sont discriminés dans leurs recherches d’emplois et d’admission à des parcours dans l’enseignement supérieur et deviennent des citoyens de seconde zone. Malgré cela, "les vocations au sacerdoce ne diminuent pas, souligne-t-il. Nous accueillons 280 séminaristes au grand séminaire du Bon Pasteur. Si nous avions plus de logements, il y en aurait davantage." Son optimisme n’est pas retombé. "Notre espérance en Dieu est éternelle. Malgré les persécutions, notre foi se renforce de jour en jour. Tout ce que les chrétiens souhaitent, c’est de pouvoir pratiquer leur foi avec leurs semblables et avoir une vie normale."
*Son prénom a été modifié pour des raisons de sécurité










