C’est bientôt Noël, et vient le moment de choisir les cadeaux. Je me souviens lorsque j’étais petit, que mon grand-père s’était vu offrir un pavé au titre rébarbatif, une biographie de saint Paul, avec un vieux monsieur dégarni et sévère en couverture. Aucune image et pourtant le patriarche avait accueilli le pavé avec un large sourire : " Ah, excellent ! " Il faut vieillir pour comprendre ce genre de joie. Aujourd’hui, je suis de ceux qui se réjouissent de trouver sous le sapin un essai de sociologie religieuse. Et si le titre du nouveau livre de Yann Raison du Cleuziou, Vers une Église sans peuple (Cerf), ne fait pas très festif, il mérite pourtant d’être lu : c’est un livre qui interroge la foi dans ce qu’elle a de plus incarné.
Un dominicain de la piété populaire
Professeur de sciences politiques à l’université de Bordeaux, membre de l’Institut de recherche Montesquieu, Yann Raison du Cleuziou s’est imposé comme l’un des meilleurs observateurs du catholicisme contemporain. On lui doit déjà Une contre-révolution catholique et À la droite du Père (Seuil). Dans ce nouvel ouvrage, il se penche sur une figure aujourd’hui un peu oubliée : le dominicain Serge Bonnet (1924-1997), sociologue, prédicateur, et chercheur au CNRS. Dans les années 1960, alors qu’une partie du clergé entreprend de " moderniser " la religion en épurant les rites et les dévotions jugées trop populaires, Bonnet prend la défense d’une foi incarnée — celle des processions, des cierges, des statues et des saints du quotidien. Pour lui, ces pratiques ne sont pas des superstitions à corriger, mais des expressions vivantes de la grâce. Le christianisme, écrit-il, ne se résume pas à un discours spirituel : il se déploie dans les gestes du peuple.
Saint-Rouin, avant d’être ce bloc de silence, fut l’ermitage d’un moine et la halte d’une piété populaire très ancienne, avec sa source réputée, ses processions, son chemin de croix du XIXᵉ siècle.
Bien avant le pape François, qui louera la piété populaire comme " œuvre de l’Esprit Saint ", Serge Bonnet dénonçait déjà " l’arrogance d’un clergé qui méprise les dévotions du pauvre ". Il voyait dans ces manifestations de foi une manière concrète d’habiter le monde : une religion de chair et de sang, enracinée dans la culture, dans les paysages, dans les coutumes.
Le souffle monastique originel
C’est cette Église populaire, blessée mais toujours vivante, que Yann Raison du Cleuziou nous invite à redécouvrir. Et l’ouvrage a ceci d’intéressant comparé aux pavés indigestes que lisait mon grand-père qu’on y trouve des images et notamment la photographie d’une église ; enfin, une " église " : un ermitage devenu laboratoire spirituel et esthétique, niché dans la forêt d’Argonne. L’édifice existe toujours, à Saint-Rouin, au lieu-dit Bonneval (Meuse), un parallélépipède de béton, posé sur pilotis, s’ouvre comme une clairière construite. La chapelle (1954-1961) est pensée par le père Louis-Bertrand Rayssiguier, dominicain, disciple de Le Corbusier et compagnon du renouveau de l’art sacré ; l’autel en grès, massif et nu, aimante le regard ; les parois, piquetées d’ouvertures géométriques, tamisent une lumière colorée que dessina une très jeune artiste japonaise, Kimié Bando. Tout y respire le XXᵉ siècle : béton brut, toit-terrasse, campanile minimal, dépouillement presque ascétique.
Vue aujourd’hui, la chapelle dit tout à la fois la nécessité d’une langue moderne — noblesse du béton, honnêteté des assemblages, liturgie centrée — et le risque d’un modernisme vertical.
De prime abord, l’on se dit : quelle audace d’avoir posé, au cœur d’un pèlerinage séculaire, un manifeste de modernité ! Car Saint-Rouin, avant d’être ce bloc de silence, fut l’ermitage d’un moine et la halte d’une piété populaire très ancienne, avec sa source réputée, ses processions, son chemin de croix du XIXᵉ siècle. C’est précisément là que l’histoire devient passionnante : l’édifice naît d’un trio de jeunes prêtres bâtisseurs — l’abbé Hannequin (curé des Islettes), le dominicain Serge Bonnet, enfant du pays, et le père Rayssiguier. Leur intuition : rendre au site son souffle monastique originel en le purifiant des ajouts jugés sulpiciens. D’où des décisions tranchées : démolir le chemin de croix en fausses grottes (1887), renoncer aux imageries convenues, confier une architecture neuve à un architecte… religieux.
La querelle de l’art sacré
Ce choix n’a pas seulement créé un bâtiment ; il a cristallisé une querelle. Nous sommes au cœur des années 1950, dans le sillage de la revue L’Art sacré (pères Couturier et Régamey) : " rompre avec l’académisme ", chercher " les meilleurs artistes ", refuser les pastiches. Après l’affaire du Christ de Germaine Richier à Assy, la réplique argonnaise éclate : on reproche à Saint-Rouin sa laideur " satanique ", son " blockhaus ", sa froideur. Les défenseurs rétorquent qu’il faut sauver l’essentiel : une liturgie vraie, une architecture honnête, des matériaux de ce temps. L’évêque de Verdun soutient : le béton aussi " peut chanter la gloire de Dieu ".
Or ce qui nous intéresse ici, à la lumière du livre de Yann Raison du Cleuziou, ce n’est pas de distribuer les bons et les mauvais points, c’est de prendre Saint-Rouin comme pivot pour comprendre la modernité catholique dans sa complexité — y compris ses angles morts. Serge Bonnet, le futur sociologue, n’est pas seulement l’un des promoteurs du chantier : il est aussi l’analyste lucide de ses ambiguïtés. D’un côté, il organise des camps de jeunes, restaure des églises voisines dans l’esprit de l’art populaire, monte des expositions pédagogiques (" Art populaire d’Argonne ", " La Vierge dans l’art lorrain et champenois ", " Art sacré aujourd’hui et demain ") pour donner des clés de lecture. De l’autre, il écrit des pages très sévères sur " les horreurs " du XIXᵉ siècle, justifie la démolition du chemin de croix et polémique avec les notables locaux.
Le risque du modernisme vertical
Avec le recul, Bonnet lui-même s’interrogera : n’a-t-on pas suscité une fièvre iconoclaste ? n’a-t-on pas, au nom du dépouillement, vidé trop d’églises ? C’est ici que Saint-Rouin devient un miroir sans complaisance. Le geste de purification, nécessaire lorsque la ferveur se fige en décor, peut tourner à " hors-sol " pastoral si le peuple n’est pas emmené, progressivement, vers la signification nouvelle des formes. Entre " épurer " et " arracher ", il y a toute la différence qu’introduit une vraie pédagogie. Le dépouillement est une grâce lorsque l’architecture porte, humblement, la prière du peuple ; il devient violence lorsqu’il humilie sa mémoire.
Au fond, Vers une Église sans peuple nous aide à lire Saint-Rouin comme une scène de vérité : un clergé animé par un grand désir de pureté liturgique peut, sans s’en apercevoir, perdre la courroie de transmission avec le peuple fidèle.
Vue aujourd’hui, la chapelle dit tout à la fois la nécessité d’une langue moderne — noblesse du béton, honnêteté des assemblages, liturgie centrée — et le risque d’un modernisme vertical. D’ailleurs, les pages diocésaines de l’époque trahissent un ton moralisant : si vous ne percevez pas la beauté austère, c’est que vos âmes sont " matérialisées ". C’est précisément contre cette tentation que Bonnet combattra plus tard, lorsqu’il défendra la piété populaire et l’autonomie des laïcs : il y a, dans les cierges et les processions, un sens du mystère que les architectures les plus raffinées ne remplacent pas.
Tout l’art est dans l’alliance
Alors, que nous enseigne Saint-Rouin ? Que l’avant-garde catholique n’est pas illégitime : elle a donné des œuvres fortes, capables de faire prier autrement. Mais elle n’est juste que si elle consent à la patience catéchétique, au respect des attachements locaux, à la lenteur des habitudes. À l’inverse, la dévotion populaire n’est pas intouchable : elle peut s’enliser dans des formes épuisées. Tout l’art est dans l’alliance — et ce petit chef-d’œuvre en forêt nous rappelle qu’elle est possible, mais qu’elle se travaille.
Au fond, Vers une Église sans peuple nous aide à lire Saint-Rouin comme une scène de vérité : un clergé animé par un grand désir de pureté liturgique peut, sans s’en apercevoir, perdre la courroie de transmission avec le peuple fidèle. À l’inverse, une communauté attachée à ses images peut refuser la conversion des formes que l’Évangile appelle. Entre les deux, il faut ce que Bonnet a appris de ses propres doutes : des pasteurs moins " hors-sol ", une écoute vraie, une pédagogie longue, et des œuvres qui n’écrasent pas ceux pour qui elles sont faites.
Beauté neuve et mémoire blessée
La chronique de cette semaine restera donc à Saint-Rouin. Nous allons entrer, pierre après pierre, dans ce petit vaisseau d’Argonne : son plan trapézoïdal qui resserre la prière, ses vitreries comme des ramures, son autel-rocher, sa porte qui ne se ferme jamais — et relire, à cette échelle modeste, la grande dispute de la modernité catholique. Car si l’on veut éviter " une Église sans peuple ", il faudra toujours tenir ensemble la beauté neuve et la mémoire blessée. Ici, au milieu des hêtres, une chapelle nous l’enseigne.










