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Javier Cercas est comme le Petit Prince, il ne renonce jamais à une question. À un vaticaniste réputé, à une religieuse missionnaire, au préfet de la congrégation pour la doctrine de la foi — qu’il surnomme gentiment "le Grand Inquisiteur" en souvenir des Frères Karamazov —, il demande inlassablement : "Croyez-vous en la vie éternelle ?" Et il s’étonne que personne d’autre ne pose aux chrétiens cette question, la seule, à ses yeux, qui fasse de l’Église autre chose qu’une ONG.
Une question impérieuse
Javier Cercas est aussi comme la petite Thérèse : il croit que le plus sûr est toujours de demander au pape et qu’il faut être prêt à partir loin de chez soi pour le rencontrer. Ce Cercas qui confesse qu’il est écrivain parce qu’il a perdu la foi (en lisant Miguel de Unanumo et Nietzsche), ce Cercas anticlérical vacciné contre l’Église espagnole par les compromissions épiscopales avec le franquisme, ce Cercas qui, sous forme d’une demi-plaisanterie, affirme qu’il s’imaginait le Vatican comme le lieu de secrètes messes noires et de Walkyries nazies, ce Cercas, enfin, qui croit d’abord à un canular quand il reçoit un appel du dicastère pour la Culture et l’Éducation, le voilà acceptant, par une impulsion qu’il s’explique à peine, de suivre au bout du monde le pape François, ce Fou de Dieu, et de raconter en toute liberté ce qu’il voit, entend, ressent.
Impulsion qui s’explique à peine ? Pas tout à fait, car une raison filialement impérieuse emporte toutes les hésitations : pouvoir poser directement au pape la question qui hante sa mère catholique depuis son veuvage : "Reverrai-je mon mari au Ciel ?" et, bien sûr, rapporter la réponse à cette mère atteinte d’Alzheimer.
Le sens de l’humour
Tout le mérite du livre Javier Cercas, Le Fou de Dieu au bout du monde (Actes Sud), est dans la profondeur que lui donne son double objet : officiellement, suivre et raconter, à la demande du Vatican, le voyage du pape François en Mongolie ; officieusement, et plus intimement, tenter d’avoir un entretien privé avec François pour parler de la vie éternelle.
Il faut remercier Cercas de jouer son rôle d’athée anticlérical à la perfection. Non pas un athée anticlérical de confort, qui reprendrait la litanie des idées reçues que Flaubert mit ironiquement dans la bouche d’Homais, le pharmacien de Madame Bovary, avant d'en faire un petit dictionnaire, mais un athée sérieux. Un athée qui demande vraiment et qui prend le temps d’écouter la réponse. Un athée qui exige des chrétiens qu’ils soient chrétiens, c’est-à-dire qu’ils rendent compte d’une Espérance qui ne soit pas exclusivement terrestre. Un athée qui voit dans la foi une force qui le dépasse infiniment. Et quand cette foi a le visage rayonnant de joie d’une religieuse missionnaire du fin fond de la Mongolie, l’athée se demande soudain "quel idiot a dit que les religions se réduisaient à des croisades contre l’humour" (oui, Cioran, il le sait). Il est vrai que, grand lecteur de Chesterton — le fou de Dieu est d’abord le saint François du génial écrivain anglais —, Cercas était bien préparé à comprendre une formule papale qui le réjouit : "La chose la plus proche de la grâce divine est le sens de l’humour."
Une révélation
D’autres surprises et d’autres rencontres émaillent ce livre d’une grande richesse. Nous ne dévoilerons pas ce qui relève de la tentative de rencontrer François en tête à tête. En revanche, rien ne peut nous retenir de citer le bref récit d’une révélation qui peut passer inaperçue, parce qu’en apparence elle ne touche pas directement la foi. À propos d’un missionnaire rebelle qui a ironisé sur les cardinaux romains croyant soudain s’ouvrir aux "périphéries" et qui semble avoir boycotté la messe avec François, Cercas écrit :
"Puis soudain, je le vois. Il est là, dans un coin effacé de la piste, deux rangs derrière le père Gian Paolo, il s’est mimétisé avec les autres curés, avec son air caractéristique de hors-la-loi et sa barbe indomptable et son corps réfractaire et trapu sous la chasuble verte et l’aube sacerdotale, écoutant François avec dévouement, les mains apprivoisées sur les genoux et la tête obéissante, ravalant sa sainte colère et sa fureur justicière et son orgueil luciférien de croyant insoumis, l’explosion de révolte de l’autre soir éteinte par l’autorité du successeur de Paul et par la volonté de Dieu. C’est ainsi que je vois le père Giovanni, portant sa croix comme les autres missionnaires, et pour la première fois de ma vie un acte de soumission me semble un acte d’héroïsme" (p. 344).
"N’y pense même pas"
Quand un athée anticlérical est capable d’écrire cela, nul doute qu’il ait en grande partie compris ce qu’est l’Église. La solution qu’il découvre à la crise du catholicisme est d’ailleurs parfaite : "Tous missionnaires".
Quant à la conversion, que la femme de Javier Cercas a redoutée en riant en voyant partir son mari avec François, le responsable éditorial de la maison d’édition du Saint-Siège, Lorenzo Fazzini, a provisoirement tranché la question par une boutade : "Pendant au moins les quatre prochaines années, n’y pense même pas." De crainte que l’objectivité du récit de l’athée ne soit mise en cause ? Peut-être. Fazzini, heureusement, s’est empressé d’ajouter : "Plus tard, tu peux faire ce que tu veux." Voilà de quoi inquiéter la femme de Javier Cercas et, surtout, rendre le lecteur impatient de lire le prochain livre de ce fou, pour l’instant, sans Dieu.










