Elle fait la taille d’une fillette de 1 an, et serre contre son cœur son ours en peluche. De ses grands yeux tristes, elle semble nous adresser des reproches. Sur la plateforme Shein, qui la commercialise, on peut lire la description suivante : "Jouet de masturbation masculine avec corps érotique." Repérée vendredi 31 octobre, la poupée pédopornographique a depuis été retirée de la vente, et fait désormais l’objet d’une vive polémique. Ce qui n’a pas empêché l’ouverture, mercredi 5 novembre, du premier magasin Shein au BHV du Marais, évènement auquel se sont rués des centaines de Parisiens, impatients de faire la queue pour acheter des vêtements bon marché fabriqués par des esclaves parfois mineurs.
L’esclavage des enfants
Car on l’a déjà oublié, mais Shein faisait déjà la une des journaux, il y a à peine un an, après avoir reconnu qu’au moins deux de ses fournisseurs faisaient travailler des enfants. Exploitation économique d’une part, exploitation sexuelle de l’autre, la logique est la même, celle qui considère l’enfance comme une source de profit sans scrupules.
Dans les deux cas, les représentants français de la chaîne ont pris le même air contrit pour affirmer "prendre des mesures" afin que "cela ne se reproduise plus". Ouf ! circulez bonnes gens, vous pouvez continuer à faire du shopping l’esprit tranquille. Emportés par leur désir de faire de bonnes affaires, les fashionistas qui se sont massés mercredi au BHV n’ont sans doute pas eu une seule pensée pour la pédocriminalité et l’esclavage des enfants qu’ils encourageaient ainsi de manière obscène. Non, ce qui attriste en revanche les clients interrogés par Le Monde, c’est plutôt "l’absence de très grandes tailles et de vêtements pour les enfants", ainsi que le prix trop élevé d’un manteau en simili-cuir : tant pis pour les pauvres, les gros et les gosses, ils devront patienter pour pouvoir arborer, comme tout le monde, la marque tant convoitée !
Une économie libidinale
Dans Le Capitalisme de la séduction, publié en 1981, le sociologue marxiste Michel Clouscard, décrivait déjà le fonctionnement "libidinal" du capitalisme néo-libéral, entretenant le consommateur dans une logique pulsionnelle infantile irresponsable. Inspiré des travaux du psychanalyste Jacques Lacan, Michel Clouscard entendait montrer comment l’énergie sexuelle est captée par le marché du désir, qui la détourne à son profit, qu’il s’agisse d’encourager les achats compulsifs ou de commercialiser des services sexuels plus ou moins virtuels. Dans tous les cas, il est nécessaire d’entretenir la frustration de l’acheteur en publiant toujours plus de nouveaux produits, de nouvelles expériences, un nouveau public. La transgression elle-même, dans ce qu’elle a de jouissif, ouvre de nouvelles perspectives de profit et fait partie intégrante de l’économie libidinale. À croire que les fondateurs de Shein — qui se vantent de mettre en ligne mille nouvelles références par jour (poupées incluses ?) — avaient lu Le Capitalisme de la séduction…
On oublie souvent que la "séduction", du latin se-ducere, "attirer à soi", est un terme qui a longtemps désigné les manœuvres du démon, le Diable étant couramment surnommé "le Séducteur". Séduire, c’est établir une relation d’emprise sur autrui, c’est détourner ses désirs propres pour le soumettre à la volonté d’un tiers : c’est un synonyme de l’aliénation. Le Séducteur, en ce sens, c’est celui qui est capable d’aliéner mon désir pour en tirer profit. Il est d’autant plus retors, qu’il prétend être à mon service, se contenter de réaliser mes envies, maximiser ma liberté de consommateur.
Rendre des comptes… pour soi-même
Dans l’épître aux Romains, saint Paul mettait déjà en garde contre "ceux qui causent des divisions et des scandales" : "Car de tels hommes ne servent point le Christ notre Seigneur, mais leur propre ventre ; et, par des paroles douces et flatteuses, ils séduisent les cœurs des simples" (Rm 16, 18). Choisir la vie, c’est aussi refuser de pactiser avec ceux qui exploitent les désirs pervers des uns et la vulnérabilité des autres « au service de leur propre ventre ». Comme le confie fort justement Frédéric Merlin, patron du BHV-Marais, au Figaro : "L’homme d’affaires ne boude pas son plaisir mais affiche sa prudence : “Il ne faut pas fanfaronner, c’est ce soir qu’on fera les comptes”." Et saint Paul de commenter : "Ainsi chacun de nous rendra compte à Dieu pour lui-même" (Rm 14, 12). Fort de cet avertissement, j’ose espérer qu’aucun chrétien ne s’est rendu, mercredi, au BHV, ni n’y remettra jamais les pieds.










