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Jean-Marie Conseil, prêtre, peintre et soldat dans les tranchées

7 min de lecture
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Crédit : Aleteia

<em>Jean-Marie Conseil était prêtre, caporal-brancardier au 219<sup>e</sup> R.I. et peintre de grand talent. Mort dans les tranchées en 1916, il laissa au diocèse de Quimper un croquis de guerre réalisé sur le front, dont l’historien de l’art Pierre Téqui raconte la postérité. Maurice Denis en parlait comme une "œuvre de miséricorde".</em>

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Il y eut des moments de grâce au cœur de l’enfer : des moments de courage, d’héroïsme et de sacrifice et puis aussi des instants de camaraderie, de prière et parfois de beauté. Affecté au 219ᵉ Régiment d’infanterie, l’abbé Jean-Marie Conseil avait rejoint le conflit comme brancardier. Prêtre, soldat et soignant, Jean-Marie fut aussi un artiste. D’août 1914 à octobre 1916, il tint des carnets et adressa des lettres où il consignait chaque jour ses pensées et ses souffrances ; et puis il dessinait. Au front, il avait emporté des crayons et quelques godets d’aquarelle. Il ne représentait pas tant l’horreur des combats que la vie quotidienne au front : les maisons en ruines, les blessés, les camarades, les scènes d’évacuation ; mais aussi — plus rarement — des visions spirituelles.

Un apostolat et une expiation

L’un de ses dessins montre un soldat mourant vers qui le Christ s’agenouille pour l’embrasser sur le front. Ce motif résume sa conviction ardente : la guerre, pour lui, est un apostolat et une expiation. Il réalisa ce dessin le 28 septembre 1915 à Tracy-le-Val. L’abbé Conseil et les hommes du 219e régiment d’infanterie y étaient depuis le 23 juin pour y occuper les secteurs de tranchées au nord-est de la forêt de Laigue. Au- dessus de la scène, est écrit les vers de l’hymne aux vêpres d’un martyr :

Deus, tuorum militum
Sors, et coróna, praemium, 
Laudes canéntes Mártyris
Absólve nexu críminis
.

Dieu qui seul es le prix,
la couronne et la gloire
De tes divins soldats, 
Nous chantons d'un Martyr la sanglante victoire. 
Délie les liens de nos péchés. 

Martyr, Jean-Marie le devint le 4 septembre 1916. Il avait trente-deux ans et fut fauché sur le sol de la Somme, à Estrées-Deniécourt, alors qu’il portait secours à un compagnon blessé. Septième d’une fratrie de neuf enfants, Jean-Marie Conseil était né à Kerlavézo en 1884, au sein d’une famille profondément catholique. Entré très jeune au séminaire, il fut ordonné prêtre en 1912 pour le diocèse de Quimper et Léon. Prêtre-artiste, il nourrissait déjà une passion pour le dessin et la peinture ; dans ses carnets d’enfance, on trouvait quantité de soldats esquissés au crayon.

Pour Dieu et la patrie

Oui, il dessinait des soldats. Avant que la guerre n’éclate, les Français étaient patriotes ; lorsque le conflit éclata les hommes se levèrent et partirent se battre. Jean-Marie fut de ceux-là ; sauf qu’en plus de tout cela, Jean-Marie était prêtre. En âge de porter les armes, il rejoignit les services de santé : "Mon rêve, étant en guerre, serait de combattre dans les rangs avec les camarades. Mais je suis prêtre, et comme tel je puis faire plus de bien dans le service du brancardier."

Monument aux prêtres du diocèse de Quimper morts pour la France, cathédrale de Quimper.

Il accomplit ce devoir jusqu’au bout. Blessé en transportant un camarade, il refusa l’évacuation et retourna aussitôt à la ligne de feu pour continuer à soigner ses compagnons d’armes. Il en reçut une citation à l’ordre de l’armée. Sur son image funéraire, on peut lire sa devise : Pro Deo, pro patria.

Des tranchées à la lumière des verrières

Nombreux furent les hommes de Dieu à offrir leur vie pour la patrie. Au sein du diocèse de Quimper, la guerre mobilisa 766 ecclésiastiques, dont 232 séminaristes. Cinquante prêtres et cinquante-et-un séminaristes tombèrent au champ d’honneur. Ils laissèrent des paroisses sans pasteur, des familles endeuillées, et un évêque qui, chaque mois, ajoutait le nom d’un fils spirituel à la longue litanie des morts. Lorsque la guerre prit fin, Mgr Duparc voulut que leur souvenir fût honoré. Il commanda un monument à la mémoire de ces prêtres et séminaristes morts pour la France. Aux artistes chargés de l’exécuter, il remit le dessin de l’abbé Conseil, réalisé sur le front, en leur demandant d’en transposer la vision au cœur même de la cathédrale. De ce dessin, Maurice Denis tira un carton que le mosaïste Charles Wasem traduisit en émaux de Venise. Le 11 mars 1924, le monument fut inauguré.

Né dans la boue des tranchées, le dessin de l’abbé Conseil s’élève désormais dans la lumière des verrières. Dans la cathédrale, la vision du prêtre-artiste s’est muée en prière monumentale : au-dessus des croix de bois et des cocardes tricolores, une église en ruine rappelle que la guerre a blessé jusqu’à la foi. Et pourtant, au centre, le Christ s’agenouille pour embrasser un soldat mourant. Ce geste de tendresse, au milieu du fracas et de la poussière, dit tout le mystère d’une espérance qui ne s’éteint pas. Plus haut, dans un ciel d’orage, rayonne la croix lumineuse du salut.

Une œuvre de miséricorde

Maurice Denis, qui venait d’achever la décoration de la chapelle du collège de Saint-Malo, considérait cette œuvre comme une œuvre de miséricorde. Il n’y représente ni la victoire ni le triomphe des armes, mais la compassion. Le Christ n’y commande pas : il accompagne. Ce n’est plus l’heure des lauriers, mais celle des larmes partagées. Devant la mosaïque repose un gisant, ajouté plus tard : le tombeau de Mgr Duparc, dont le long épiscopat — de 1908 à 1946 — traversa les deux guerres mondiales. Réalisé en bronze par le sculpteur François Bazin, ce tombeau atteste la fidélité d’un pasteur à ses prêtres morts au combat. Témoin de la libération d’une France meurtrie, Mgr Duparc voulut reposer auprès d’eux, dans la paix retrouvée de sa cathédrale.

Cent ans ont passé. Et pourtant, ce monument parle encore. Il s’élève dans une cathédrale que j’ai eu le bonheur de découvrir cet été : un édifice d’une saisissante unité malgré la succession des styles, du gothique flamboyant aux restaurations du XIXe siècle, où Placide Poussielgue-Rusand signa d’admirables pièces d’orfèvrerie. Chaque chapelle y semble dialoguer avec le temps : la chapelle Notre-Dame de Lourdes, néogothique, évoque la vision de Bernadette dans le langage du Moyen Âge ; ailleurs, la figure de Santig Du, le "petit saint noir" du XVIe siècle, rappelle la charité envers les pauvres et les malades. Tout concourt à faire de ce lieu une cathédrale vivante, attentive à la mémoire comme à la foi.

Le monument aux prêtres et séminaristes du diocèse de Quimper morts pour la France y demeure une leçon de foi autant qu’un acte de prière : l’expression d’une Église qui, au lendemain des tranchées, sut transfigurer la douleur.