Il a le regard clair et sûr de lui, ce directeur du grand magasin qui accueille en son sommet une nouvelle boutique dont le nom est désormais connu de tous. Au matin, saluant la foule immense de ces futurs clients comme s’ils étaient ses invités (exaspérante manie américaine d’accueillir le client comme un "guest", comme si un invité était censé dépenser son argent chez celui qui l’accueille !), il essuie la huée de quelques protestataires. La langue fourche-t-elle ? La fatigue, le stress, ou tout simplement le refoulé ? Le voici qui serre longuement la main d’une dame toute gentille et qui lâche : "Vous savez, Madame, ceux qui hurlent n’en ont rien à faire des gens qui, comme vous, ne savent pas s’habiller…" Inutile d’accabler le pauvre directeur d’un commerce déjà au bord du gouffre, et qui essaye de trouver là où il peut un moyen de rebondir.
Vêtements trompeurs
L’instant mérite pourtant qu’on s’y arrête, non pour les protagonistes, mais pour ce qu’il révèle de malaise profond dans notre société. J’ai toujours trouvé étrange de voir ces plateaux de saumon fumé et ces étals de blocs de foie gras proposés à des prix ridicules au moment des fêtes. Il en est ainsi pour nombre d’aliments, le chocolat par exemple, qui égayent nos calendriers civils et religieux : à chaque célébration, sa spécialité ! Et tous doivent en profiter. Mais ce qui n’est pas dit, c’est que si le pauvre peut engloutir autant de saumon que le riche, en revanche la qualité de ce qui est ingurgité est à des années lumières d’une table à l’autre.
La honte devrait bien plutôt recouvrir de son ombre ceux qui profitent avec cynisme de ce jeu de dupes en l’entretenant, et en prétendant y tenir le rôle de bienfaiteurs.
On donne au pauvre l’illusion qu’il vit comme le riche en l’empoisonnant d’aliments trompeurs et d’illusions indigestes, sur le plan symbolique en tout cas. Il en est ainsi avec les vêtements : on pourra bien vendre des robes de princesses à 10€ pièce, elles ne seront que d’éphémères cache-misère et resteront totalement ignorées de celles qui en portent d’originales. C’est l’illusion du "on a bien le droit de se faire plaisir" entretenu par ceux qui gavent nos cerveaux de mirages. Conspuer ceux qui, modestes, se pressent dans ces commerces, c’est leur faire porter une double honte : en plus de leur pauvreté économique, celle d’être désignés comme coupables de vandalisme écologique et de collaboration avec la misère du monde. La honte devrait bien plutôt recouvrir de son ombre ceux qui profitent avec cynisme de ce jeu de dupes en l’entretenant, et en prétendant y tenir le rôle de bienfaiteurs. Tout en préférant au grand magasin de la rue de Rivoli, les boutiques feutrées de l’avenue Montaigne.










