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Newman, qui aimait fort la musique, compare chaque âme à un instrument dont les cordes se mettent naturellement à vibrer lorsqu’elles sont atteintes par certains sons. Tel entre en résonance avec telles sonorités, tel autre est réceptif à d’autres harmoniques. Cette belle image éclaire l’incroyable diversité des "docteurs" que l’Église propose à notre inspiration : Augustin, Thomas d’Aquin, Thérèse d’Avila, Thérèse de Lisieux, Irénée de Lyon, et aujourd’hui John Henry Newman… Peut-on imaginer collection plus hétéroclite, personnalités plus diverses, enseignements plus variés ? Et pourtant tous ont vibré au son du même Évangile, et c’est pourquoi tous nous parlent, avec leur voix singulière, de l’unique Vérité.
Newman était, pour sa part, sensible à la façon dont la grâce présuppose et assume le meilleur de notre humanité. Méditant sur la figure de saint Paul, il met en lumière ce qu’il appelle son "don de sympathie" : sa capacité à aimer ses amis au point de se sentir en tout leur égal, partageant leurs faiblesses et leurs défauts, heureux de se sentir juif avec les Juifs et païen avec les païens. On ne peut lire ces pages sans comprendre que Newman entre en résonance avec les traits de l’apôtre des Gentils qui correspondent à sa propre personnalité profonde : il mérite vraiment d’être considéré comme le "docteur de l’amitié".
L’amitié évangélisatrice
Newman était convaincu de la souveraine puissance de la grâce. Pourtant, il ne néglige jamais de souligner que celle-ci suppose habituellement une base humaine. Ainsi, lorsqu’il s’interroge sur les "moyens humains" dont se sert la Providence pour répandre l’Évangile, il écarte tour à tour des réponses bien commodes (car pouvant être déclinées en stratégies concertées). Et de conclure : "Je réponds que la Vérité s’est maintenue dans le monde non pas comme un système, ni à travers des livres, ni par l’argumentation, ni par le pouvoir temporel, mais par l’influence personnelle d’hommes qui en étaient à la fois les docteurs et les modèles."
L’Évangile, d’après Newman, se répand par petits cercles concentriques. Ce qui convainc vraiment, c’est une sainteté personnelle qui, insiste-t-il, "s’ignore elle-même". Seuls les vrais intimes la remarquent et subissent son attrait. De loin, on l’ignore ou, pire, on la déforme. De près, on en éprouve la chaleur et l’authenticité. Aussi bien ne pouvons-nous pas, nous simples chrétiens, nous croire dispensés d’avoir à évangéliser : car "nous ne pourrions guère, dans quelque position que ce soit, aider directement au bien d’autres que ceux qui nous connaissent personnellement et ne seront jamais qu’un cercle restreint".
École de la charité
L’amitié personnelle est la grande évangélisatrice. Elle est aussi l’école de la vraie charité. À l’époque de Newman, certains considéraient déjà que la charité chrétienne doit être généreuse au point de refuser toute préférence. "Nous devons, disent-ils, aimer également tous les hommes." Charles Dickens s’en est peut-être souvenu lorsque, dans La Maison d’Âpre-vent, il fait l’irrésistible portrait de Mrs Jellyby, "philanthrope télescopique" : animée d’une compassion dévorante pour une lointaine tribu africaine, mais maltraitant quotidiennement ceux qui vivent sous son propre toit. "Je maintiendrai, en ayant sous les yeux le modèle de notre Sauveur", écrit Newman dans un sermon sur l’amour des amis, "que la meilleure façon de se préparer à aimer le monde en général est de cultiver une amitié et une affection intimes envers ceux qui sont immédiatement près de nous".

Car c’est cela, explique Newman, qui est vraiment difficile : aimer les gens que l’on connaît, dont on ne peut ignorer ni les défauts, ni les petitesses, ni les manies. La véritable amitié est une école et une épreuve. On peut parer les lointains de toutes les qualités. Seuls les proches nous apparaissent dans la singularité incommode de leur humanité. C’est avec eux que nous apprenons la charité : la patience, la délicatesse, le rude d’apprentissage qu’implique le désir d’aider vraiment quelqu’un. "Il faut être intime avec une personne pour avoir une chance de lui faire du bien", écrivait-il à sa sœur Jemina.
Newman sut cultiver cet art de l’amitié. On en a la trace dans son impressionnante correspondance, des milliers de lettres précieusement conservées par leurs destinataires. Malgré des responsabilités écrasantes, il consacrait deux heures par jour à son courrier. Newman s’y montre d’une exquise délicatesse, toujours rehaussée d’une pointe d’humour. À ses amis, il parle d’égal à égal, jamais pontifiant, jamais directif. Il s’intéresse à eux, à leur famille, à leur métier — chose alors étonnante de la part d’un clerc ! Quand il se hasarde à un conseil de conscience, ce n’est jamais depuis une position de surplomb, mais avec proximité et empathie. En effet, comme il l’écrivait à son ami Keble, « le premier devoir de la charité est d’essayer d’entrer dans l’esprit et les sentiments des autres ».
L’amitié et le mystère de la Croix
"La caractéristique du grand docteur de l’Église, disait le cardinal Ratzinger en parlant de John Henry Newman, est qu’il n'enseigne pas seulement à travers sa pensée et sa parole, mais aussi à travers sa vie." Si Newman est docteur, c’est parce qu’il est saint. Et la sainteté passait chez lui par l’amitié : c’est-à-dire que l’amitié fut pour lui un chemin d’identification au Christ.
L’Oxonien Paul Shrimpton, dans une belle étude sur l’amitié chez Newman, a mis en lumière ce qu’il appelle la "géographie" de sa prière : tout au long de sa vie, jour après jour, Newman priait pour ses amis, nommément. Dans un cahier, lui qui vécut jusqu’à 89 ans, et vit donc mourir beaucoup d’amis, il reportait les dates de leur décès. Ainsi, à chaque anniversaire, il pouvait intercéder pour ses amis défunts. Le cahier contient plus de six cents noms. Mais c’est par la Croix que l’on va au Christ : et Newman rencontra précisément la Croix dans ses amitiés. Son entrée dans l’Église catholique lui aliéna la plupart de ses chers amis et une grande partie de sa famille. Les catholiques, de leur côté, se méfiaient de ce converti si étrange, si anglais, si peu enclin à se retourner contre ceux qui avaient été ses compagnons de combat et de prière…
Aimer "jusqu’au bout"
Le dernier sermon qu’il prononça en tant que protestant est bouleversant. Il s’intitule "La séparation des amis". Newman y contemple plusieurs figures de l’amitié dans la Bible, jusqu’à celle du Christ qui, à l’approche de la Passion, vit s’éloigner presque tous ceux qu’il venait d’appeler "non pas serviteurs, mais amis". Et Newman de conclure :
"Ô mes frères, ô cœurs tendres et affectionnés, mes amis si aimants, si vous avez jamais connu quelqu’un dont le lot a été de vous être d’une aide quelconque par ses écrits ou par ses paroles…, de lire pour vous vos propres désirs ou sentiments et de vous réconforter par cette lecture, de vous faire sentir qu’il existe une vie plus haute que cette vie quotidienne…, souvenez-vous de lui dans les jours qui viennent, et priez pour lui-même si vous ne l’entendez plus, pour qu’en toute choses il sache connaître la volonté de Dieu et être prêt en tout temps à l’accomplir."
Newman entrait dans le mystère de la Passion par l’humble porte de l’amitié. Et son cœur vibrait à l’unisson du Cœur du Christ. Pour faire la volonté de son Père, il allait aimer "jusqu’au bout" ceux-là même qui s’éloignaient de l’ami qui jamais ne s’éloigna d’eux. Telle est la mesure et le prix de l’amitié chrétienne. Par ses écrits et par sa vie, saint John Henry Newman en est le grand docteur.











