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Je me souviens de ce 9 novembre 1970. Il y a 55 ans. Un lundi morne et pluvieux. Il bruinait sur mon bourg quand j'allais chercher un paquet de gauloises bleues — "sans filtres" — pour mon père. J'étais ressorti du débit de tabac empuanti par l'odeur de cigarettes qui enfumait le magasin. De retour à la maison, je retrouvais papa prostré à la table de la cuisine. Son visage était blême et tranchait si peu avec la blancheur de son tablier de coiffeur. Il me fixa les yeux noyés de larmes. Aussitôt, je compris qu'un malheur frappait notre famille. Je pensais spontanément à mes grands-parents que j'adorais... Quand soudain, la voix paternelle étranglée par l'émotion, lâcha ces syllabes presque inaudibles : "Le général de Gaulle est mort." En un instant, je compris tout ce que cet homme, au nom monumental déjà de son vivant, était pour lui : à la fois, un père de substitution pour le jeune résistant de 24 ans, qui s'était engagé dans les F.F.I. ; un président de la République qui avait permis à ce fils de prolétaire de se mettre à son compte, de se faire construire une maison et d'offrir aux siens le confort et la sécurité dont il avait manqué durant sa jeunesse ; un visage et une voix devenus familiers sous le toit familial, grâce au petit écran, et qu'on regardait et écoutait en silence. J'allais dire, religieusement.
Les larmes de mon père
C'était de Gaulle, tel qu'il me fut en tout cas, transmis par mon père. Et je lui rends grâce pour cette transmission. Comme beaucoup d'autres compatriotes dont les parents avaient pendant la guerre, rejoint d'une manière ou d'une autre, "L'Armée des ombres" — pour reprendre le titre d'un film célèbre sur la Résistance de Jean-Pierre Melville, d'après l'œuvre de Joseph Kessel —, je fus élevé dans le culte républicain de l'homme du « 18 juin ». Cette dévotion n'était pas seulement déférente et admirative, elle était aussi pourvue de sentiments réellement affectifs. Et les larmes de mon père versées le 9 novembre 1970, restent pour moi un souvenir visuel, émouvant et vivace de mon enfance. Parce qu'elles me parlent intimement de lui aujourd'hui disparu. Parce qu'elles me parlent aussi du lien populaire enraciné et quasiment charnel, que de Gaulle avait créé avec les Français qui l'avaient suivi et soutenu tout au long de son extraordinaire aventure humaine. J'avais 14 ans le 9 novembre 1970. Mais je me souviens comme si c'était hier du sentiment de tristesse et de détresse même, qui ce jour-là avait étreint notre maisonnée et mon cœur de jeune Français sensible déjà, aux joies et aux peines du monde.
Le don du dépassement
Cinquante-cinq ans après sa disparition, que nous dit de Gaulle encore aujourd'hui ? À l'évidence, on ne l'a pas oublié. La parution récente du deuxième tome de la fresque biographique que lui consacre Jean-Luc Barré (De Gaulle, une vie : le premier des Français, Grasset), venant augmenter une bibliographie déjà prolifique et impressionnante, atteste que les "mânes du Général, monarque républicain, parlent toujours" comme l'écrit l'historien Michel Winock. On pense même souvent à lui. Mais hélas aussi, souvent à tort et à travers. La droite et la gauche, dont les mémoires courtes, qu'elles soient simulées ou réelles, les amène à faire l'impasse sur leurs trahisons et leurs adversités passées, font néanmoins main basse sur sa statue et son héritage. Sans scrupule. Même les rejetons des pires ennemis du Général, quand il était aux affaires, brandissent sans complexe la croix de Lorraine, comme un trophée de leur respectabilité retrouvée. Quant à l'insoumission des pêcheurs de l'Île-de-Sein, premiers Français libres à risquer leur peau et l'océan pour rejoindre De Gaulle à Londres en juin 1940, on souffre à l'idée qu'elle puisse être assimilée à celle revendiquée par un parti politique dont le sens du risque se limite à vociférer, intimider, et injurier ses adversaires, fussent-ils des élus de la Nation !
La grande réussite gaullienne fut de rallier à son panache tricolore des gens qui venaient de la droite et de la gauche et de les faire travailler ensemble pour le bien public.
Mais que nous dit donc encore de Gaulle en 2025 ? L'héritage est considérable et les leçons à en tirer le sont tout autant. Je me bornerai par conséquent à en distinguer deux, essentielles à mon sens, car elles semblent à la fois fondamentales et signifiantes par rapport à l'actualité. La première est le don du dépassement, autrement dit, la grandeur. "La grandeur est un chemin vers quelque chose qu'on ne connaît pas", confie Charles de Gaulle à André Malraux (Les chênes qu'on abat, Gallimard). Mais si ce don est invisible, il a une réalité visible et palpable : c'est l'aptitude à rassembler ; non pas à unifier ou uniformiser, mais à assembler ce qui est dispersé autour de l'essentiel : à savoir pour de Gaulle, l'unité nationale, l'intérêt supérieur du pays, la liberté de la France au service de sa vocation universelle. La grande réussite gaullienne fut de rallier à son panache tricolore des gens qui venaient de la droite et de la gauche et de les faire travailler ensemble pour le bien public. On ne leur demanda pas de se renier ou de se compromettre, mais de s'émanciper de leur clanisme habituel pour "épouser la France", selon l'admirable expression d'André Malraux, qui avait "flirté" avec le trotskisme pendant sa jeunesse.
La communion française
On n'entre donc pas dans ce qu'on a appelé le gaullisme, par la porte étroite du clientélisme ou du militantisme partisan, étriqué et idéologisé, mais par la grand porte — Charles Péguy, si affectionné par de Gaulle, aurait dit, par le "Porche" — de l'amour sacré du pays et de son unité. Michel Winock, historien indépendant, peu suspect de "godillotisme" gaulliste, écrit dans un des livres les plus subtils et exquis parus à ce jour sur le fondateur de la Ve République : "Catholique et républicain, le général de Gaulle a été le grand prêtre de la communion française qui a pris corps dans la nation une et indivisible" (Charles de Gaulle. Un rebelle habité par l'histoire, Gallimard).
L’exhortation à l’espérance
Deuxième enseignement fondamental : 55 ans après sa mort, Charles de Gaulle nous exhorte à l'espérance. Du 18 juin 1940 à Londres au 9 novembre 1970 à la Boisserie, où il est mortellement foudroyé par une rupture d'anévrisme, ce soldat qui fut si peu militaire, était souvent victime d'abattements et de découragements passagers. "Dans le tumulte des hommes et des événements, la solitude était ma tentation. Maintenant, elle est mon amie. De quelle autre se contenter quand on a rencontré l'Histoire", confesse-t-il à la fin des Mémoires de Guerre. Les revers, les trahisons, les hostilités, les incompréhensions, jusqu'à l'ingratitude ultime des Français, qui le renvoyèrent sans merci à Colombey en 1969 — une rupture qui le fit tant souffrir — n'ont jamais réussi à éteindre la "lueur de l'espérance" qui lui avait fait braver tant de tempêtes et de drames historiques ! Deux fois en 1967, il aura l'occasion d'évoquer cette espérance qui enflamma comme un brûlot toute son existence : en mai, à la Villa Bonaparte, à l'ambassade de France près le Saint-Siège, à Rome, il déclare : "Quels que soient les dangers, les crises, les drames que nous avons à traverser, par-dessus tout et toujours, nous savons où nous allons, nous allons, même quand nous mourons, vers la vie." Et en septembre, après avoir visité le camp d'extermination nazie d'Auschwitz, il écrit dans le livre d'or : "Quel dégoût ! Quelle tristesse ! Quelle pitié ! Et malgré tout, quelle espérance humaine !"
La grandeur et l'espérance : en ce 55e anniversaire de la mort du Général de Gaulle, ce sont deux grâces que nous pouvons demander pour la France. Et pour les Français, car ce sont eux qui forment la France tout autant que sa géographie et son histoire ! Pour de Gaulle, la France était une personne. Il la comparait à "la princesse des contes ou la madone aux fresques des murs". Et le jour de la Libération de Paris, c'est un Magnificat et non un Te Deum, qu'il demanda que l'on chante sous les voûtes de Notre-Dame. Ne soyons pas une fois de plus ingrats envers "le plus illustre des Français". Alors que notre pays cède à nouveau aux démons de la discorde et de la division, méditons le témoignage de grandeur et d'espérance qu'il nous a légué. Ne restons pas indemnes, dans une indifférence polie, des leçons de l'Histoire !










