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Il est souvent reproché à deux hommes d’affaires qui ont apparemment réussi, d’investir maintenant dans la culture, c’est-à-dire un domaine qui n’est pas celui où ils ont édifié leur fortune et où celle-ci ne leur donne pas de compétences. Et ce ne serait pas pour s’enrichir encore, mais pour populariser des idées d’"extrême-droite". Ce qui s’expliquerait par leur souci de promouvoir une morale décidément ringarde au nom d’un christianisme "identitaire".
Il y a toujours eu des mécènes
Le personnage du milliardaire auquel ses avoirs donnent du pouvoir dans la société — et même, à ses yeux, des responsabilités, voire une mission — n’est pas nouveau. Les prototypes en sont américains : après Cornelius Vanderbilt, le pionnier dans le genre, c’est autour de 1900, Andrew Carnegie, J.P. Morgan, John D. Rockefeller… Plus près de nous, il y a Warren Buffett, Bill Gates et les gagnants de l’avènement du numérique : Jeff Bezos, Mark Zuckerberg, Elon Musk... Ils interviennent en philanthropes dans les champs de la santé, de l’éducation et de la préservation du patrimoine artistique ou de l’environnement. Certains ont ou prennent le contrôle de moyens d’information et se lancent en politique, en indépendants (Michael Bloomberg), "à gauche" (George Soros) ou "à droite" (les frères Koch, Donald Trump). La conviction religieuse est souvent une motivation, parfois la principale (John Templeton).
La tâche est facilitée par le besoin qu’a la culture de mécénat. C’était autrefois les princes, en tant que protecteurs et pour soigner leur gloire. Ce sont désormais ceux qui tirent parti des avancées technologiques. Or celles-ci ne se vendent pas seulement grâce à la demande de ce qu’elles rendent possible, car le désir est répandu par des médias, qui exploitent et remodèlent des "valeurs", et celles-ci sont liées à des conceptions plus ou moins implicites du bon, du vrai et du beau. Ce qui "marche" commercialement repose sur une "philosophie", qui est le fruit dialectique d’acquis multiséculaires et de révolutions en tout genre. Le succès d’un produit est inséparable d’une vision du monde et de la vie qui, à la fois en amont et en aval de la publicité directe, nourrit l’inconscient de récits, d’images, de musiques en plus de slogans.
L’argent ne peut pas tout acheter
Ceci explique pourquoi le pouvoir s’exerce, plus sûrement et durablement que par la force brute et armée ou que par l’accumulation de biens, dans le champ de la culture — de la presse et de l’édition aux réseaux sociaux, en passant par les think tanks et toutes les formes du spectacle. Mais il ne faut pas croire que la domination politique ou l’argent sont décisifs en la matière. Une preuve en est la médiocrité des réalisations médiatiques, littéraires, artistiques et architecturales des régimes totalitaires. Et des ressources financières quasiment inépuisables ne suffisent pas davantage. L’échec du milliardaire texan Ross Perot à l’élection présidentielle de 1992 aux États-Unis le confirme, de même que (dans un ordre différent, mais toujours culturel) le fiasco de Jean-Luc Lagardère en football dans les années 1980 avec le Matra Racing.
C’est pourquoi, d’une part, les richissimes sont enclins à prendre le contrôle d’entreprises de communication et de formation ou à en soutenir, que ce soit afin de consolider le cadre général de leur activité économique ou de prendre un ascendant intellectuel, moral, esthétique... Mais, d’autre part, ils ne peuvent par là qu’entretenir ou infléchir les mentalités et orientations, sur un terrain qui demeure soumis aux lois du marché et où la surabondante variété de l’offre crée rarement une majorité, reflète plutôt la diversité des attentes et creuse même les oppositions.
Il n’y a plus d’empires purement médiatiques
Les implications de Vincent Bolloré et Pierre-Édouard Stérin sont à mettre en parallèle en France avec celles constatées depuis des lustres au sein de dynasties comme Dassault, Bouygues, Pinault, Arnault..., récemment imitées par des nouveaux venus : Xavier Niel, Patrick Drahi, Rodolphe Saadé, Daniel Kretinsky, Matthieu Pigasse (qui s’affiche ouvertement "de gauche")... Le temps des grands patrons de presse (tels William Randolph Hearst et lord Beaverbrook) est révolu depuis que le journal imprimé a perdu sa prépondérance. Rupert Murdoch est sans doute le dernier à avoir su diversifier et moderniser un empire essentiellement médiatique.
Cette situation ne fait d’ordinaire guère de problème : les ploutocrates s’emparent de médias dont le point de vue est déjà proche du leur. Le bât blesse quand le repreneur acquiert des entreprises, maisons ou marques familières, sans coloration partisane, pour répandre des idées jusque-là diffusées dans des cercles marginaux, hors de l’espace commun à la majorité passive. En l’occurrence, il y aurait donc à la fois un soutien partisan à l’« extrême-droite » et un prosélytisme religieux incompatible avec la laïcité de rigueur dans le domaine public.
"Extrême droite" et christianisme
Notons d’abord que l’appellation "extrême-droite" n’est nullement revendiquée au sein de ce qu’elle désigne. Il est sans doute moins arbitraire de parler de nationalisme et de populisme, même si ces noms-là sont aussi donnés de l’extérieur. Et puis la notion de "droite" suppose en symétrie une « gauche », alors qu’on peut se demander si ce vocable recouvre encore une entité cohérente. Qu’est-ce donc qu’une radicalisation de l’inverse d’une réalité devenue plutôt élusive ? Le terme opère une diabolisation qui dispense d’arguments, mais évite également les débats où les différends pourraient se clarifier. Ce qui ne serait pourtant pas inutile en un temps où la mouvance ainsi ostracisée a pris pied dans le paysage politique un peu partout en Europe.
Par ailleurs, l’amalgame de ce positionnement politique au christianisme et plus précisément au catholicisme pose deux problèmes : d’un côté à l’Église, de l’autre sur le plan des principes. On voit bien que l’"extrême-droite" mise sur un certain traditionalisme. Mais on sait depuis Maurras qu’elle n’est pas chrétienne. Et il est clair que cet attachement à une identité historique est bien plus formel que spirituel. Sur les évolutions "sociétales", ses leaders n’épousent d’ailleurs guère les objections de l’Église. Et ils sont loin de séduire l’ensemble des fidèles, notamment sur les sujets de l’immigration et de l’écologie.
Religion populaire au-delà du culte
Cela dit, la foi a un besoin vital d’expression et de communication culturelle. Cela comprend la "religion populaire". Elle a été critiquée dans le clergé après la Seconde Guerre mondiale, comme superficielle et conformiste, voire superstitieuse, afin de promouvoir l’engagement militant et missionnaire. Mais elle a été défendue par le père Serge Bonnet, o.p., proche des prêtres ouvriers, notamment dans Prières secrètes des Français d’aujourd’hui (Cerf, 1976) et aussi par l’abbé Robert Pannet. Le pape François, qui n’est certainement pas "de droite", l’a remise à l’honneur peu avant sa mort, lors de son voyage en Corse en décembre 2024.
Cette religiosité sans théorisations ni témoignages personnalisés prend une dimension non cultuelle en maintenant ce que la civilisation et le progrès doivent au christianisme. C’est un fait de plus en plus ouvertement nié. Il est douteux que le rappeler enraye la sécularisation, ou que cela stimule bientôt des conversions en masse. Mais le droit pour des laïcs de laisser entendre, avec les moyens profanes à leur portée, que la foi, même inchoative, demeure une référence et une source d’inspiration utile et accessible à tous, fait partie intégrante et inaliénable de la liberté de conscience et de parole, sans que cela conteste l’"autonomie du temporel". Le "crime" de ces grands patrons n’est pas tant de défier une déchristianisation déclarée inexorable, ni de se passer d’approbations ecclésiastiques. C’est surtout d’offrir au public quelque chose qui semble bien répondre à une attente.










