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“Berghain”, le premier single du prochain album de la chanteuse espagnole Rosalía, sorti le 27 octobre, a fait l’effet d’une petite bombe sur la scène musicale mondiale. Le titre, qui annonce son album LUX enregistré avec le London Symphony Orchestra, et qui sortira le 7 novembre, est accompagné d’un clip étonnant parsemé de références artistiques et… catholiques. Entourée du musicien américain Yves Tumor et de la chanteuse et compositrice islandaise Björk, la star livre une œuvre personnelle empreinte d’un fort mysticisme.
Le clip, qui cumule, dix jours après sa sortie, 18 millions de vues, transporte dès le début dans une atmosphère familière à tout croyant. On y voit Rosalía entrer dans son appartement, vraisemblablement à l’aube. Derrière la porte, un denier ; sur le buffet, une statue de la Vierge Marie ; au mur, une icône du Christ. Au premier plan, la chanteuse tient un pendentif en forme de cœur, vêtue de blanc, et repasse un tissu rouge. Le choix des couleurs n'a rien d’anodin : le blanc, symbole de pureté et de présence divine ; le rouge, emblème de l’amour et de la passion. Le spectateur attentif décèlera aussi une pomme croquée posée sur la table du salon. Comment ne pas penser à Eve et au péché originel ?
Iconographie religieuse et Sacré Coeur
Rosalia l’a souligné lors de plusieurs interviews : son album puise intensément dans son éducation catholique et exprime un désir de transcendance. Les références à l’iconographie religieuse se révèlent tout au long de “Berghain”. Dans le clip, la chanteuse apparaît à plusieurs reprises en posture de recueillement : assise sur un lit d’hôpital, elle croise les bras sur sa poitrine, geste évoquant la prière ou l’extase. Son vêtement bleu-gris rappelle les représentations de la Vierge Marie qui parsèment l’histoire de l’art, mais aussi celles de sainte Marie-Madeleine, souvent peinte dans une attitude de repentir, les bras croisés sur la poitrine.
Un autre symbole religieux, le Sacré-Cœur, est omniprésent : il apparaît sur un petit tableau accroché au-dessus du lit de Rosalía et sur son pendentif doré orné d’un rubis. Tour à tour couronné d’épines ou transpercé, le Sacré-Cœur, toujours surmonté d’une croix et irradiant de lumière, incarne l’amour divin. Ce motif, récurrent depuis les apparitions du Christ à sainte Marguerite-Marie Alacoque au XVIIe siècle, occupe une place centrale dans la culture espagnole, et tout particulièrement en Catalogne, région natale de la chanteuse. Le majestueux temple expiatoire du Sacré-Cœur de Jésus sur le mont Tibidabo à Barcelone en est l’un des plus remarquables témoignages.
Hommage aux nations
Dans sa chanson, Rosalía a recours à diverses langues pour illustrer plusieurs messages. Le musicien catholique et conseiller artistique Manu Kasten explique à Aleteia Espagne : “En allemand, Rosalía chante, à la manière d’un opéra et accompagnée par un orchestre symphonique : “Leur peur est ma peur, leur rage est ma rage, leur amour est mon amour, leur sang est mon sang.” Cette phrase fait écho à saint Paul : “Ce n’est plus moi qui vis, mais le Christ qui vit en moi.” (Ga 2:20) L’artiste semble parler d’une expérience d’empathie mystique, partageant la peur et l’amour de Celui qui a donné son sang. Plus tard, en espagnol, la chanteuse confesse : “Je sais très bien ce que je suis. Tendresse pour le café, je ne suis qu'un morceau de sucre.” Une métaphore de l'humilité. Enfin, le cri du cœur retentit en langue anglaise: “Seul le divin peut nous sauver.”” Pour Manu Kasten, Dieu est bien invoqué par la chanteuse, mais cette invocation se heurte aussitôt à des versets plus profanes et déconcertants. “Ce contraste révèle la tension qui traverse toute l’œuvre : le désir de rédemption et la blessure du désir humain”, conclut-il.
Dans le clip, Rosalía se rend ensuite chez un bijoutier pour faire expertiser son pendentif, sans doute offert par un amour perdu, sinon éconduit. Dans un recoin de l’échoppe trône l’un des portraits les plus célèbres de l’histoire de l’art, La Dame à l’hermine de Léonard de Vinci (1488). Outre sa symbolique liée à l’attachement, celui-ci nous renseigne sur le lieu de tournage du clip qui a eu lieu à Varsovie. Acquis par l’État polonais en 2016, le tableau est visible au musée Czartoryski de Cracovie. La chanteuse paraît ainsi rendre un hommage subtil à la nation polonaise, pays dans lequel 71% des habitants s’identifiaient comme catholiques en 2021.
Sous les traits d’une colombe
C’est sans doute la séquence qui a le plus fait parler d’elle. Le réalisateur du clip Nicolàs Méndez recrée ensuite, avec un réalisme saisissant, l’une des scènes les plus emblématiques de Blanche-Neige et les sept nains (1937) des studios Disney. L’appartement de la chanteuse se métamorphose en une forêt troublante, peuplée d’animaux venus réconforter une jeune femme candide. La chanteuse Björk apparaît même sous les traits d’un rouge-gorge venant se poser sur le doigt de Rosalía. Jusqu’à ce que l’atmosphère bascule soudainement dans le cauchemar… Le rêve de la chanteuse est brouillé par d’étranges images en noir et blanc, où des paroles lancinantes et violentes se font entendre. Rosalía rouvre alors les yeux. La fin est profondément spirituelle : la chanteuse se métamorphose en colombe, mi-blanche, mi-noire, signe peut-être de l’ambivalence de la vie de tout homme, oscillant toujours entre le bien et le mal, la grâce et le péché.
Cependant, au-delà de ces diverses références évidentes à l’imagerie catholique, la chanson “Berghain”, rien que par son titre, emprunte beaucoup à la culture profane. Le “Berghain” est en effet un club de musique berlinois de renom, célèbre pour ses soirées techno, où les plus branchés des habitants de la capitale allemande se retrouvent chaque nuit pour danser jusqu’au petit jour. L’influenceuse, spécialiste de l’histoire de l’art, Margaux Brugvin, s’est d’ailleurs demandée, sur son compte Instagram, si on pouvait y voir une allégorie du Ciel car le Berghain est “un lieu où il est très difficile d’entrer”, comme “le paradis”.
Alors, à la question de savoir si Rosalía souhaite rendre hommage au catholicisme de son enfance ou le provoquer, il semble qu’une réponse claire ne puisse être apportée. Son œuvre ne ridiculise pas les symboles religieux, mais les utilise comme un langage pour narrer un cheminement intérieur. La chanteuse offre un single inclassable, entre pop et opéra, mélangeant les références bibliques à celles des contes de fée et qui ne cesse de brouiller les pistes entre le profane et le sacré.











