Les protestations populaires aux concerts et expositions jugées provocantes dans des lieux d’Église, même désacralisés, témoignent d’une sensibilité à l’égard du sacré que les autorités s’honoreraient à respecter. Il ne s’agit pas de condamner, mais de discerner, estime l’historien de l’art Pierre Téqui, en reconnaissant qu’il existe des seuils à ne pas franchir.
La Maison des Chœurs de Montpellier — ancienne église du XVIIe siècle aujourd’hui désacralisée et gérée par la Ville — a accueilli le 31 octobre 2025 un concert de métal organisé dans le cadre du festival Ex Tenebris Lux. Rien d’inédit : l’année précédente, le même festival s’était tenu au même endroit, avec le même type de programme, sans provoquer la moindre polémique. Ce qui change, cette année, ce n’est donc ni le lieu, ni le genre musical, ni même les artistes : c’est le contexte. Entre-temps, une courte vidéo publiée sur les réseaux sociaux par un groupe de jeunes catholiques, les Servants du Christ — quatre servants d’autel de la cathédrale de Montpellier — a tout bouleversé. Les jeunes y expriment calmement leur trouble devant la tenue d’une soirée baptisée Dark Halloween dans une ancienne chapelle abritant encore les sépultures de deux évêques. Devenues virales, ces images ont révélé une sensibilité nouvelle : celle d’une jeunesse attentive à la mémoire des lieux, au respect du sacré et à la cohérence entre foi et culture.
Éveil des consciences
C’est à la suite de cette interpellation que Mgr Norbert Turini, archevêque de Montpellier, a publié un communiqué. Il y exprime sa blessure et son incompréhension face à un événement "à caractère antireligieux" organisé dans un lieu porteur d’une mémoire spirituelle, rappelant qu’il s’agit d’une ancienne chapelle où reposent deux de ses prédécesseurs.
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Le même enchaînement s’est produit à Provins, les 14 et 15 juin derniers. Chaque année, la collégiale Saint-Quiriace figure parmi les lieux emblématiques des Médiévales, grande fête populaire où se mêlent mémoire historique, imaginaire national et heroic fantasy. D’une édition à l’autre, la collégiale accueille stands et vitrines célébrant ce Moyen Âge rêvé : ouvrages sur les sorcières, l’alchimie, les mythes ou les plantes médicinales. En 2025, pour le quarantième anniversaire du festival, rien n’avait changé : la collégiale servait encore d’écrin à cet univers mêlant érudition, folklore et fascination pour les forces occultes — un syncrétisme où l’on confond volontiers la légende et la foi. Mais, cette année, comme à Montpellier, une vidéo diffusée en ligne a tout fait basculer. On y voyait des éléments jugés offensants pour les croyants. Là encore, ce n’est pas l’événement qui a changé, mais le regard porté sur lui. Depuis des années, on vendait dans cette église des ouvrages sur la sorcellerie sans que cela ne suscite la moindre réaction. Cette fois, la diffusion des images sur les réseaux sociaux a éveillé les consciences et entraîné une réponse du diocèse de Meaux qui, dans un communiqué, a dénoncé la profanation du lieu.
Les directives de l’Église
Les exemples pourraient se multiplier, tant les polémiques autour de concerts ou de spectacles jugés inappropriés dans des églises se sont succédé ces dernières années. En juin 2021, à Paris, un concert d’Eddy de Pretto à Saint-Eustache a déclenché une vive indignation en ligne. Quelques mois plus tard, la chanteuse Anna von Hausswolff a vu ses représentations annulées à Nantes et à Paris, sous la pression de manifestants. En avril 2023, à Metz, un spectacle de Bilal Hassani dans l’ancienne église désacralisée Saint-Pierre-aux-Nonnains a été annulé après des menaces de mort. Quelques jours plus tard, à Lyon, un "DJ set" prévu sur les toits de la basilique de Fourvière a également été supprimé après des menaces. Le 13 mai, à Carnac, un concert de l’organiste Kali Malone a été interrompu avant même de commencer, des militants de Civitas s’étant introduits dans l’église paroissiale. Enfin, en février 2025, un concert soutenu par le Centre Pompidou et prévu dans la cathédrale de Metz a dû être déplacé à la dernière minute.
Il faut noter que certains de ces événements avaient été organisés en concertation avec les diocèses. Mais la bénédiction d’un évêque ne suffit pas à prévenir le scandale. Certes, si l’on appliquait strictement les directives de l’Église concernant l’accueil d’activités culturelles dans les lieux de culte — telles qu’elles sont rappelées dans la Note du Service national de la pastorale liturgique et sacramentelle — plusieurs de ces concerts n’auraient sans doute pas été programmés. En pratique, les diocèses interprètent souvent ces textes avec une certaine souplesse, parfois plus grande que celle de leurs fidèles eux-mêmes.
Une nouveauté significative
En 2023, les annulations répétées avaient ému le monde culturel : Le Monde et Télérama ont publié une tribune intitulée "La liberté d’expression est en danger", signée par plus de soixante-dix personnalités — avocats, artistes, élus, prêtres et responsables culturels — dénonçant la "multiplication des atteintes à la liberté artistique" et appelant à la protection de l’État. Précisons que beaucoup de scandales avaient été provoqués par des groupuscules plus soucieux de créer les troubles nécessaires à leur agenda politique que de protéger des églises. Il ne faut donc pas tout confondre. Et, fort heureusement, la justice condamne les harceleurs. De l’indignation à la haine il y a des bornes à ne pas dépasser. Cela s’appelle la civilisation.
Mais les cas récents de Provins et de Montpellier présentent une nouveauté significative : les évêques ont répondu à l’appel d’une jeunesse qui, par quelques vidéos devenues virales, a su rappeler qu’il existe des seuils de respect à ne pas franchir, même dans des lieux désacralisés. L’émotion ne vient pas d’abord des diocèses — sinon les éditions précédentes auraient déjà fait scandale — mais des réseaux sociaux. Et une telle émotion n’a rien de superficiel : elle exprime une vigilance spirituelle neuve, à la fois confiante et exigeante.
Des espaces pas comme les autres
Il faut enfin rappeler que ces polémiques ne dépendent pas du statut des édifices. Qu’il s’agisse de l’église désacralisée Saint-Pierre-aux-Nonnains à Metz ou de la Maison des Chœurs à Montpellier, les voix qui se sont élevées ont voulu rappeler que ces lieux de spectacle ne sont pas des espaces comme les autres : ils conservent quelque chose de sacré, et leur mémoire appelle encore au respect.
J’ai suivi ces débats alors que je me trouvais à La Rochelle, où je découvrais la ville à l’occasion d’un long week-end. J’en ai profité pour visiter le musée du Nouveau Monde, qui expose des objets témoignant d’une mémoire souvent douloureuse : la traite négrière et les cultures amérindiennes. Or la visite de ce musée, comme celle de nombreuses institutions patrimoniales aujourd’hui, révèle la capacité des pouvoirs publics à se montrer attentifs aux sensibilités spirituelles de peuples minoritaires. Dans une salle de l’exposition temporaire Americana, une vitrine vide attire le regard : à la place d’un hochet cérémoniel de la nation Wendat, lié à des rituels de guérison, on trouve un texte sobrement intitulé Collections sensibles. Ce vide n’est pas un oubli, mais un signe. Les commissaires d’exposition expliquent avoir compris, au contact d’artistes et de chercheurs amérindiens, que ces objets, considérés en Europe comme de simples témoins du passé, demeurent pour leurs communautés d’origine des objets "vivants" habités d’une présence. En choisissant de ne pas exposer ce hochet, le musée a posé un geste fort : reconnaître qu’un objet peut encore appartenir au sacré, et qu’il est des situations où le respect vaut davantage que la démonstration.
Un appel à discerner
Ce choix muséographique témoigne d’un discernement. Il rappelle qu’une société peut apprendre à respecter ce que d’autres perçoivent comme sacré, même lorsque la foi qui l’anime n’est plus majoritaire. La société française gagnerait, de la même manière, à prêter l’oreille à une autre minorité. Les "derniers Mohicans" que sont les catholiques de France n’élèvent pas la voix pour se plaindre ; ils expriment la sensibilité d’un peuple minoritaire qui, à l’image d’autres, souhaite que la mémoire de ses édifices — construits par ses ancêtres dans la foi — soit respectée.
Désacralisés ou non, ces lieux sont, pour les baptisés d’aujourd’hui, l’équivalent de ce hochet cérémoniel wendat : un objet que beaucoup jugeraient anodin, mais qu’ils savent encore habités d’une présence. La génération née avec les écrans n’appelle pas à condamner, mais à discerner. Le sursaut observé sur les réseaux sociaux ne traduit pas une opposition de l’Église à son temps ; il révèle au contraire la manière dont une jeunesse catholique, consciente de sa minorité, veut continuer d’y être présente pour que l’Église demeure vivante, audible et respectée.




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