Aller au contenu principal

Le Christ de Camus ou l’amour invincible

6 min de lecture
2_Camus

Crédit : CC BY-SA 2.0

<font size="5">"Everything I know about morality and the obligations of men, I owe to soccer." --Albert Camus

"Il vénère le Christ, mais il n’a pas la foi." Dans "Le Christ d’Albert Camus" (Desclée de Brouwer), Véronique Albanel montre comment le chemin exigeant d’Albert Camus peut aider le chrétien à croire qu’il est toujours possible de vivre et d’aimer, même dans la défaite.

Partager sur :

Dans la vie de Camus, l’attachement au Christ relève d’abord du mystère indicible. Rien en tout cas ne laissait prévoir cette rencontre avec le Christ. Tout y faisait même obstacle : la mort de son père à la guerre en 1914, le handicap de sa mère, une "femme pauvre, malheureuse, ignorante", la brutalité de sa grand-mère, la pauvreté, et pour finir un catéchisme raté à la suite d’une gifle asséné brutalement par le prêtre. Pourtant, c’est là, auprès des siens et de sa mère en particulier, que Camus va découvrir "la vérité de sa vie" comme il le dit à la fin du Premier homme, en affirmant de manière bouleversante : "Sa mère est le Christ" (Le Premier homme, 1994). 

Incroyant mais pas athée

Cette vérité de la vie, Camus la nomme très tôt, dans Noces, "la vérité du monde" (1959), c’est-à-dire la vérité du corps et de la chair qui souffre, qu’il découvre à travers deux peintures de Piero della Francesca :  La Flagellation du Christ et La Résurrection. La contemplation de ces deux œuvres l’aidera, jusqu’à sa mort, à vivre et à ne pas désespérer. Et en cela, Camus nous interpelle, particulièrement aujourd’hui, alors qu’il nous faut, une fois encore, "empêcher que le monde ne se défasse" ("Discours de Stockholm", 1957), en réconciliant "le cœur douloureux des hommes et les printemps du monde" ("Prométhée aux enfers", L’Été).

Sur son rapport au Christ et au christianisme, Camus n’a cessé de faire des déclarations publiques et courageuses. Il se dit incroyant, mais non pas athée, et il affirme : "Je n’ai que vénération et respect devant la personne du Christ et devant son histoire. Je ne crois pas à sa résurrection" (Stockholm, 9 décembre 1957, in Œuvres complètes IV (OC IV), Gallimard, 2008).

Un Christ étrangement vivant

Camus n’est donc pas chrétien et avec lui toutes nos catégories volent en éclat : l’écrivain vénère le Christ mais il n’a pas la foi : ni en Dieu, ni dans un Christ messianique. Il ne partage pas l’espérance des chrétiens, ou plus précisément il fonde son espérance sur "le corps, la tendresse [...], la noblesse humaine" (Le Mythe de Sisyphe). Et pour finir, il préfère la solidarité fraternelle à la charité. Que reste-t-il alors du Christ sans la foi, l’espérance et la charité ?

Les chrétiens pourront être tentés de l’écarter d’un revers de main, faute de conformité aux dogmes et de consolation suffisante. Pourtant, le Christ de Camus est étrangement vivant, agissant et même "ressuscitant", comme le dit l’écrivain lui-même, toujours dans Noces. Étrangement, la résurrection resurgit à la fin de la vie de Camus, à propos de sa mère : "Que disait son silence, que criait cette bouche muette et souriante, nous ressusciterons" [1]. Telle est la vérité du juste souffrant, celle du Christ en agonie et celle de la mère de l’écrivain [2] : le mal et la mort ne peuvent pas être le dernier mot ; l’amour est invincible et solidaire de tous.

Dans ce dialogue croyant-incroyant

Les chrétiens peuvent-ils vivre — à la suite du Christ — de cet amour invincible et de cette solidarité, avec les pauvres en particulier ? Telle est la question que pose Camus dans sa conférence chez les dominicains, en 1946, avec une incroyable humilité puisqu’il déclare : "Ne me sentant en possession d’aucune vérité absolue, je ne partirai jamais du principe que la vérité chrétienne est illusoire, mais seulement de ce fait que je n’ai pu y entrer" ("L’incroyant et les chrétiens"). Appelant les croyants à retrouver "la vertu de révolte et d’indignation" — celle des premiers chrétiens — l’écrivain attend beaucoup d’un dialogue croyant-incroyant, "entre des gens qui restent ce qu’ils sont et qui parlent vrai [...], à haute et claire voix" (ibid.).

Dans ce dialogue espéré, Camus n’attend aucunement "une morale de héros et de saints". Au contraire, il le dit, sa morale est modeste et à hauteur d’homme. Mais, il s’agit pour chacun de "s’empêcher" de tuer le corps ou l’âme. Ne nous y trompons pas ! Le meurtre commence très tôt, selon l’écrivain : par une pensée meurtrière, un mensonge, une insulte [3], une trahison, ou la haine.

À la recherche de l’équilibre

La vérité de la vie et du monde est aussi, selon Camus, le "chemin du monde", chemin qu’il nous faut retrouver pour "équilibrer l’homme par la nature, le mal par la beauté, la justice par la compassion" ("L’Europe de la fidélité", Conférences et discours).Plus que jamais nous avons besoin de cet équilibre que Camus a désespérément cherché à la suite du Christ et de bien d’autres, en nous rappelant que le chrétien ne peut que marcher à la suite du Christ, lui qui est "le chemin, la vérité et la vie" (Jn 14,6).

[1] Carnets III, Gallimard, "Folio", 2013, p. 226. Cf. également p. 265 : "Maman. Si l’on aimait assez ceux qu’on aime, on les empêcherait de mourir." [2] Cf. Le Premier homme, p. 340 : "Maman : Elle ne connaît pas la vie du Christ, sinon sur la croix. Et qui pourtant en est plus près ?" [3] Cf. "Le témoin de la liberté", Conférences et discours, p. 122 : Celui que j’insulte, je ne connais plus la couleur de son regard ni s’il lui arrive de sourire et de quelle manière."

Pratique :

Le Christ d’Albert Camus, Véronique Albanel, Desclée de Brouwer, octobre 2025, 18,90 euros.