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Les paradoxes de la mort contemporaine

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Paul Airiau - publié le 01/11/25
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Mourir vieux, hors de chez soi, tel est le destin de l’homme de notre siècle qui se veut digne dans la maîtrise absolue de son corps et de son esprit. Tel est le paradoxe de cette mort qui ne doit plus dire aux vivants qu’ils ne sont pas cause d’eux-mêmes, décrypte l’historien Paul Auriau.

Une fois par an, la société française pense à la mort. Le 31 octobre, le 1er ou le 2 novembre, on n’en est pas tout à fait sûr de la date, mais au moins, il le faut. Alors on le fait, de manière fort contrastée. Il n’est que de voir ce que vendent avant ces jours-là les hypermarchés : du matériel pour fêter Halloween — dans la continuité de l’importation en France de cette fête états-unienne par de grandes entreprises à la fin des années 1990 pour augmenter leurs ventes —, des pots de chrysanthèmes pour les tombes des cimetières. Une fête moyennement partagée et de plus en plus destinée aux enfants d’un côté, un éventuel déplacement sur les tombes ou les urnes de ses parents et conjoints, si elles ne sont pas trop loin et si on n’a pas dispersé les cendres. Paradoxe, tension, que cette situation ? Ou banalité et normalité de la mort post-moderne dans une société de facto dominée par les nombreuses cohortes nées de 1942 à 1974 qui ont plus ou moins congédié le christianisme en inventant par bricolage leurs propres croyances et certitudes ? Car, en effet, le rapport très contemporain des Français, voire de tous les Occidentaux, à la finitude radicale de toute existence humaine est plutôt complexe, sans que l’on puisse nécessairement y repérer une cohérence générale.

Nous vivons de plus en plus vieux

Ce qu’est le mode de vie occidental n’y est pas pour rien. En effet, avec la médicalisation croissante de la société et l’amélioration des conditions de vie, on meurt de moins en moins lorsqu’on est jeune, et de plus en plus lorsqu’on est âgé. Fini le bon vieux temps de la mortalité infantile à 300-400 pour mille, où les femmes n’avaient pas le temps de se relever après l’accouchement que déjà on avait enterré leur nouveau-né. Fini le bon vieux temps où ceux qui survivaient à leur première année voyaient aux alentours d’un tiers de leur cohorte mourir avant leur 5 ans. Fini le bon vieux temps où, si l’on avait survécu à ses cinq premières années, on pouvait espérer vivre jusque vers 50-55 ans — bon, si on était une femme, avec une possibilité de mourir en couches ou des suites des couches… 

Désormais, on vit vieux, et de plus en plus vieux. Et comme la caractéristique de la modernité est la segmentation de la société en fonction des domaines, lorsqu’il faut mourir on ne le fait plus chez soi, puisqu’on est malade et qu’il faut être soigné par la technique. Désormais, la mort effective, la mort qui se produit est assez largement cantonnée à certains espaces sociaux : les hôpitaux et para-hôpitaux. Elle est ainsi prise en charge par un personnel spécialisé, selon des procédures standardisées, qui permettent de contenir et d’encadrer les affects. Une très grande majorité de la population n’est donc plus confrontée à l’agonie, au fait même du passage qui peut être douloureux, long, difficile, de la vie à la mort.

La médicalisation des existences

Mourir vieux est donc devenu la norme, et la mort qui fauche des jeunes est plus ou moins insupportable. La mort doit venir en son temps, et il faut donc tout faire pour qu’elle n’arrive que tard, lorsqu’on estime que la vie a été accomplie et qu’elle peut s’achever. Aussi médicalise-t-on autant que possible les existences pour prévenir tout décès prématuré, aussi ranime-t-on d’emblée les accidentés quitte à créer des situations de dilemme éthique inextricables lorsque celui qu’on a empêché de mourir se retrouve dans une situation de survie artificielle, aussi prévient-on le suicide et fait-on tout pour y parer s’il est tenté au cas où il paraît être un acte désespéré et commis par quelqu’un jugé trop jeune. Et lorsque arrive cette mort, on cherche aussi, parce que d’aucuns se sont mobilisés pour ce que cela soit, parce que la fraternité impose la compassion pour que la société ne soit pas invivable ni seulement une juxtaposition d’individus, à ce que les modalités de la mort soient les plus apaisées possibles — point de souffrances, physiques ou morales, la construction du sentiment d’avoir accompli sa vie ou au moins sa mort de la façon la plus humaine possible ou la plus décente qui se puisse.

Une mort digne ?

Ici, on rejoint le fait que mort doit aussi être conforme à la haute idée de sa valeur que se fait l’individu contemporain. Elle doit être digne, soit sans souffrance, sans avilissement jugé insupportable, sans décadence irréversible, sans atteinte à l’estime de soi, qu’il s’agisse du regard qu’on porte sur soi-même ou de celui que les autres portent sur nous ou qu’on pense qu’ils portent sur nous. D’une certaine manière, elle ne doit pas empêcher que continue à se réaliser la prétention à la souveraineté absolue sur soi-même, sur son corps et sa psyché. La mort doit donc se conformer à la certitude de l’individu qu’il est absolument transparent à lui-même, qu’il n’est en lui aucune zone trouble, aucune obscurité qu’il ne pourrait illuminer de sa conscience, que rien ne parle en lui sans qu’il le veuille, que son corps est absolument maîtrisé par son esprit. 

La mort ne doit plus dire à l’homme qu’il n’est pas cause de soi ni de sa perpétuation dans l’être et l’existence. Même, elle doit pouvoir devenir l’expression absolue de la liberté, lorsqu’on la choisit volontairement, fort paradoxale liberté suprême qui dans sa réalisation même abolit radicalement la liberté au nom de laquelle on se tue, puisqu’il faut être vivant pour être libre. Aussi doit-elle implicitement réservée à ceux qui sont capables d’être libres — et ceux qui ne le peuvent pas, ou dont on pense qu’ils ne le peuvent pas ou ne le sont pas, qu’ils disparaissent plutôt que de peser sur la société, puisque leur vie n’est en fait pas digne.

Le service public de la mort administrée

Enfin, la mort que l’individu ne traverse plus vraiment — tel est du moins l’horizon, par l’abolition de la souffrance — est laissée aux survivants, à la famille et aux amis si on en a, au personnel médical et d’encadrement des mourants, s’ils s’en soucient. On ne sait si c’est un cadeau ou un fardeau, mais on sait qu’il leur appartient de "faire leur deuil", nouveau travail psychologique et psychique, nouvelle charge mentale du bien-vivre. Et qu’importe que la société ait fait disparaître toutes les pratiques sociales qui ritualisaient la mort pour permettre aux mourants de mourir et aux vivants de survivre, qu’il s’agisse des vêtements de deuil codifié, des messes du bout de l’an ou des techniques pour faire "passer" le mourant. Que chacun puise désormais en lui-même pour s’y bien prendre, il y a certainement des "tutos" pour cela.

Ainsi va la mort dans les temps qui sont les nôtres. Une mort de riches dans un pays en paix. On peut le déplorer. Mais ainsi sont toujours faits les temps, tissés d’une dialectique entre logiques structurelles et options individuelles et collectives, sans qu’on les ait tout à fait choisis, sans qu’on les ait tout à fait refusés. Reste à savoir ce que, pour soi, l’on entend en faire et y faire, pour qu’ils soient vraiment plus humains, jusque dans la mort, la sienne et celle des autres — au-delà d’un service public de la mort administrée au nom d’une liberté ignorant l’égalité et piétinant sans fard la fraternité.

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