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Rémi Brague : “L’humilité est la vertu dont nous avons le plus urgent besoin”

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La rédaction d'Aleteia - publié le 31/10/25
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Dans "La Profondeur du présent" (Hermann), le philosophe Rémi Brague balaie l’histoire de la pensée en Europe, ses sources, ses lumières et ses errements. Avec clarté et non sans humour, l’académicien appelle au retour de la raison, ce qui ne peut aller sans humilité.

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Le dernier livre du philosophe Rémi Brague, La Profondeur du présent, a pour objet de présenter une "histoire de (la) pensée" à travers quelques grandes étapes de l’histoire des idées. C’est aussi une histoire de sa vie que l’académicien brosse à grands traits, au fil de ses rencontres qui l’ont conduit à s’intéresser aux grandes questions qui ont façonné la culture européenne : la foi dans la raison, la vision chrétienne de l’homme mais aussi la liberté devenue folle, les limites de la démocratie, la connaissance de l’islam… sans oublier les leçons de Tintin, dont il est inconditionnel ! Il répond aux questions de Aleteia.

Aleteia : Tout commence par les Grecs. Est-ce leur "foi en la raison" qui a inventé l’Occident ?
Rémi Brague : Non, tout ne commence pas par les Grecs. Que faire de l’Égypte et des civilisations de la Mésopotamie qui inventent l’État et l’écriture, de la Perse qui invente l’empire, de la Phénicie qui invente l’alphabet ? Cela dit, la Grèce a représenté un tournant décisif. Pour la première fois, une science purement théorique, la géométrie, s’est détachée de l’arpentage (qui lui a donné son nom). Pour la première fois aussi, un groupe humain a risqué de se gouverner uniquement par des décisions discutées à l’intérieur de lui-même. Il est en tout cas tout à fait juste de remarquer que la raison est elle aussi l’objet d’une foi. Une foi qui peut être bénéfique, mais qui peut aussi en faire une idole, et, comme toutes les idoles, exiger des sacrifices humains. En 1793, la "déesse raison" a été adorée à Notre-Dame.

Envers ce qui est supérieur, le seul moyen de salut, dit l’Ottilie de Goethe, c’est l’amour.

Le pape-théologien Benoît XVI, dont vous parlez comme l’un de vos maîtres, ou tout au moins une "référence", se plaignait de la déshellénisation du christianisme. Ce fut l’un des axes de son discours de Ratisbonne. Regrettez-vous par ailleurs que les Européens d’aujourd’hui cherchent à s’éloigner de plus en plus de leurs racines culturelles, en particulier chrétiennes : comment expliquez-vous cette volonté de rupture que l’on trouve partout ?
Mon admiration pour Benoît XVI est effectivement sans bornes. Parler de "deshellénisation" est une façon de parler de la distance que nous prenons par rapport à la raison. Elle se rétrécit à la rationalité scientifique. Celle-ci est puissante en son domaine, mais elle est très mal à son aise là où il s’agit de traiter des autres dimensions de l’expérience humaine, à commencer par celle de la politique, et à plus forte raison de la morale, des arts, des relations entre personnes, etc. Elles se trouvent alors abandonnées au raz-de-marée de l’affectivité, voire de la pure et simple superstition. Pourquoi ce désir de s’éloigner de ses sources ? Peut-être parce qu’il est désagréable de savoir que l’on est redevable de quelque chose à quelqu’un. Cela fait qu’on se sent inférieur. Envers ce qui est supérieur, le seul moyen de salut, dit l’Ottilie de Goethe, c’est l’amour. Cela peut être aussi, chez les esprits vils, la haine ou, chez les esprits paresseux, le pur et simple oubli. L’humilité pourrait être la vertu dont nous avons le plus urgent besoin.

Les Lumières et la Révolution française ont-elles constitué une sorte de rupture absolue, à l’origine d’un humanisme moderne "aux idées chrétiennes devenues folles" ?
Oui et non. Il n’y a jamais dans l’histoire de table rase absolue. On réduit souvent les "Lumières", surtout en France, à leur version radicale, anti-chrétienne, oubliant ainsi les Lumières catholiques en Toscane, Bavière, Bohème, etc. Et l’équivalent en Angleterre n’était pas dirigé contre le christianisme. Mais tout un aspect de ce mouvement, ainsi que l’essentiel de la Révolution française, ont effectivement cru qu’ils allaient repartir à zéro. Pour pouvoir le faire, il faut l’irruption dans notre monde d’un "ailleurs" absolu, et donc un événement qui mérite vraiment ce nom. Le christianisme peut se permettre de le faire, car il est l’écho d’un événement absolu, l’Incarnation, qui lui-même porte à l’incandescence l’Alliance d’Israël avec son Dieu. Autrement, toute prétention à une nouveauté absolue ne peut que singer Israël et/ou le christianisme en prétendant les remplacer. Ce qui rend à peu près nécessaires les tentatives pour les supprimer tous deux, que l’on commence par l’un (nazisme) ou par l’autre (léninisme). 

Remplacer la recherche de ce que les choses sont en leur fond par l’énumération de leurs diverses variétés, c’était déjà la tactique des adversaires de Socrate.

Le discours de Ratisbonne nous renvoie à la question de l’islam, à laquelle vous avez consacré une grande part de vos travaux. Vous ne distinguez pas l’islam et l’islamisme, mais l’islam et les musulmans. Cela signifie-t-il qu’il y a des islams ?
Remplacer la recherche de ce que les choses sont en leur fond (leur "essence", pardon pour le gros mot) par l’énumération de leurs diverses variétés, c’était déjà la tactique des adversaires de Socrate, le saint patron de ma corporation des philosophes… Il y a bien un islam, fondé sur des dogmes et des pratiques, les "cinq piliers". Il y a à côté les musulmans, qui en prennent et en laissent. Les nations islamisées, de la Mauritanie à l’Indonésie en passant par les pays arabes, turcs et persans, gardent un substrat culturel qui donne à ce qu’on peut appeler l’"islam" de chacune une teinte particulière. Bien sûr, l’islamisme n’est pas tout l’islam. Mais la différence est de degré, non de nature. L’islamisme est un islam revenu aux sources, telles qu’elles sont racontées dans la biographie de Mahomet.

Comment l’histoire du passé peut donner de l’avenir à l’avenir ?
De plusieurs façons. D’abord parce que le souvenir a une dimension subversive, comme l’a rappelé Walter Benjamin. Ensuite, parce que savoir qu’un passé nous a précédés nous fait comprendre que notre présent sera plus tard un passé, et donc que c’est à nous de faire en sorte que notre présent rende possible un avenir.

Propos recueillis par Philippe de Saint-Germain.

Pratique :

La Profondeur du présent, une histoire de la pensée, Rémi Brague, Entretien avec Charles-Henri d’Andigné, Hermann, septembre 2025, 271 pages, 15 euros.
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